PARTIE m, LIV. II, CHAP. XXXII
généreuse amitié. Mais vous ne savez pas tout , ajouta-t-elle ; à qui pensez-vous avoir rendu ser-^ vice en empêchant la violence qu'on voulait faire ? Pour cela, dit-il, je ne le sais pas , car je n'approchai point du carrosse , et je ne vis que les gens qui l'avaient environné. C'est, lui dit -elle tout bas, une personne que j'ai vu que vous ne haïssiez point, et dont je vous fis même un peu la guerre dans le temps que vous commenciez à m'en conter , et j'y étais plus sensible que je n^ le devais. Venez , venez voir , dit-^elle tout haut, et louezvous de la bonne fortune qui vous a donné occasion de servir une belle demoiselle , qui n'a pas été moins en peine que moi de savoir ce que vous étiez devenu. En même temps ayant mené Sainville dans la ruelle du lit , elle alla tirer le rideau du pied, et lui fit voir cette demoiselle. Il n'est pas possible de dire la surprise de Sain-* ville : il se retira trois pas , et fut sur le point de sortir de la chambre ; mais craignant que la marquise ne s'aperçût du trouble où il était : Ma** dame, lui dit-il, mademoiselle a les plus beaux yeux du monde ; mais il y a trois mois que je sais qu'elle ne les a pas au^si bons, et le grand jour lui pourrait faire mal. En disant cela , il ferma le rideau que la marquise avait ouvert , et fit bien comprendre à cette demoiselle qu'il ne la voulait pas voir, Sainville était si troublé , qu'il ne savait
que dire ni que faire ; et la marquise croyant que c'était la crainte de lui donner quelque jalousie quifaisait qu'il témoignait si peu d'empressement pour cette demoiselle , elle lui fit voir qu'il ne devait rien appréhender, et lui dit en riant et le poussant vers le lit, qu'il savait mieux faire un coup d'épée que des civilités. Tout cela ne faisait que l'embarrasser davantage ; mais enfin cette demoiselle le tira elle-même d'embarras, ou elle l'y replongea encore plus fort. Monsieur, lui dit-elle , j'ai tant de remercîmens à vous faire, que je ne sais par où commencer , et j*e supplie très-humblement madame la marquise dfavoir la bonté de songer à vous témoigner ma reconnais^ sance. Je ne le saurais mieux faire , dit la marquise , qu'en apprenant à Sainville tout ce qui s'est passé depuis que nous vous tirâjnes du carrosse. Elle lui en fit tout le récit, et par mille endroits qu'elle n'entendait pas , et qu'elle attribuait en elle-même au trouble où elle avait vu cette demoiselle , elle ouvrit mille plaies dans le cœur de Sainville , et le mit en tel état, qu'il était sur le point de reperdre encore une fois ce qui hii restait de raison. Il tâcha de se remettre pour faire des honnêtetés à cette demoiselle, et il lui dit enfin qu'il avait bien du déplaisir de l'insulte qu'on lui avait faite en la prenant pour une autre , mais qti'il avait de la joie de ce que