‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 5)Chapitre 208 sur 216 · PARTIE III, LIV. II, CHAP. XXXII · texte numérisé non relu

PARTIE III, LIV. II, CHAP. XXXII

cela lui avait donne occasion de lui rendre un médiocre service , et que s'il avait su que c'était elle , il aurait fait davantage; qu'au reste il la suppliait de ne lui en plus faire de remercîmens y et qu'il était trop bien payé des inquiétudes qu'il apprenait qu'elle avait eues pour lui. Cette demoiselle lui dit encore quelque chose d'une voix entrecoupée , qui faisait bien voir qu'elle avait de la peine à parler. La marquise lui proposa de manger, et lui dit qu'il fallait, se réjouir ensemble de la liberté de Sainville, et elle alla aussitôt dire qu*on leur fît à dîner.

Sainville la voulut suivre ; mais elle lui dit d'entretenir cette demoiselle, et en entrant dans une autre chambre: Je voudrais, ajouta-t-elle , pour rendre votre histoire plus complète, que ce fût là votre Sylvie. Que vous êtes injuste , lui répondit Sainville , de faire un souhait semblable ; ne trouvez-vous pas cette demoiselle assez agréable pour être fâchée de la voir infidèle ? Sainville ne put s'empêcher d'approcher du lit de cette demoiselle , parce que la marquise ne fei-ma point la porte qu'elle ne le vît auprès d'elle, à qui elle dit seulement qu'elle lui faisait excuse de la laisser pour un quart-d'heure , mais qu'elle trouverait Sainville de meilleure conversation qu'elle.

Sainville s'assit en tremblant auprès du lit , et

43o BON QtJICHOTTE.

cette demoiselle s'approchant de lui pour n^étre pa& entendue d^une fille que la marquise venait d'envoyer dans la chambre : Monsieur, lui, ditelle , je vois bien que vous me fuyez , et il y a déjà quelque temps que je me suis aperçue que vos yeux ne craignaient rien tant que la rencontre des miens : vous avez raison de me traiter de la sorte , et si j'ai à meplaindre , ce ne peut être de vous; mais, monsieur, si après tant d'amour il vous reste encore quelque considération pour moi , écoutez seulement ce que je vais vous dire : je ne demande point que vous m'aimiez , je serais trop injuste de le souhaiter , et vous en êtes trop bien persuadé , après toutes les choses qui sont arrivées; mais je vous prie de me pardonner des injustices que Ton m'a fait faire , et auxquelles je n'ai consenti que par faiblesse.

Ah! que me dites-vous là, Sylvie! s'écria Sainville ; y a-t-il de la sincérité ? et ne pouvant douter d'un amour que vous avez si souvent éprouvé, voulez-vous rouvrir mes plaies et me faire rentrer dans mes chaînes pour me faire sentir de nouvelles persécutions? Non, non, dit Sylvie, c'est un véritable repentir, et je vous en fais vous-même le juge. Vous n'ignorez pas ce qui s'est passé , et l'état où je me trouve avec le plus ingrat de tous les hommes; je ne reconnais que trop qu'il ne m'a jamais aimée sincèrement, et

Page 1