PARTIE III, LIV. II, CHAP. XXXII
cœur qui lui avait pris ; il ne put pourtant se défendre de boiçe à la santé de Sylvie , que la marquise lui porta, et Sylvie ne put l'en remercier que par de profonds soupirs.
Après dîner , un religieux vint apporter à la marquise une lettre qu'il venait de recevoir de Naples ; elle le fit entrer dans une autre chambre pour l'entretenir en p^ticulier , et Sainville se trouva malgré lui enc4p une fois seul avec Sylvie. Ne m'évitez point , lui dit-elle , nous avons peu de temps à nous voir , je ne serais pas encore ici deux heures; et si le ciel seconde mes vœux et ma douleur , je n'ai plus guère à être au monde : mais avant que de vous perdre pour jamais, je veux justifier votre haine, et vous avouer tout ce que j'ai fait contre vous : j'ai connu votre amour, et parce que je vous aimais aussi, j'ai voulu l'éprouver davantage : j'ai eu dessein de vous donner de la jalousie , et si j'en crois ce qui s'est passé, je n'y ai que trop réussi, j'ai écouté tous les maux qu'on m'a dits de vous, j'en ai cru une partie; quand je vous ai irrité par des incivilités et des outrages , et quand j'ai cru que vous vous retiriez et que vous ne m'aimiez plus. J'ai animé tout le monde contre vous : le dépit que j'avais m'a fait rechercher votre ennemi ; j'ai souffert toutes les complaisances qu'il a eues pour moi, j'en ai eu pour lui, et j'ai pris
un plaisir extrême à le caresser devant vous, et à vous persécuter devant lui : je vous ai tout ôté pour le lui donner, et je me suis rendue malheureuse pour vous readre malheureux; avec ce triste fruit de mes soins , que je ne vous ai que trop persuadé , et que j'en ai perdu votre estime et votre cœur ; mais je prends le ciel à témoin que je n'ai rien fait quu'ous oblige de me mépriser; c'est avec raisofl^ue ma conduite vous a été suspecte , mais cet homme qui a fait votre malheur et le mien , y a beaucoup plus contribué que moi, et ce sont ses mauvais desseins et ses artifices qui ont séduit les esprits de ceux qui devaient avoir tout pouvoir sur le mien, et j'avais trop peu d'expérience pour m'>€n savoir défendre. Adieu; je ne vous en dirai pas davantage , je vois bien que je vous suis devenue insupportable, et j'avoue que je suis justement punie ; mais pardonnez-moi , par pifié , c'est tout ce que je demande ; et que je vive ou que je meure , vous êtes la seule personne qui aura jamais part à mon cœur. Ah, belle Sylvie, dit Sain ville tout attendri, je vous pardonne de tout mon cœur une légèreté que je vois bien que j'ai mal interprétée ; pardonnez-moi aussi mes soupçons, et si cela peut servir à diminuer vos déplaisirs , croyez qu'en quelque état que vous m'ayez mis, je n'ai jamais cessé de
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VOUS aimer et que je tous aimerai toute ma vie.
La marquise rentra dans la chambre en ri^onduisantle religieux , et4x>mme il prepait cootgé d'elle, les tantes de Sylvie entrèrent de l'autre côté , et elle et Sainville ne purent plus se parler, si ce n'est que Sylvie, prenant le temps que ses tantes faisaient des complimens/à la marquise, dit encore à Sainville, les larmes aux yeux:
« Adieu, Sainville; je vous prie, ne na^ ha&sez pas ; épargnez-moi ce malheur , qui serait le comble des miens. » Sainville en s'éloignant d'elle, la regarda d'une manière à lui donner la consolation qu'elle souhaitait, et les tantes s'étant approchées, il leur fit une grande révérence, et sortit.
Sylvie, au milieu de tant de déplaisirs qui l'environnaient, malgré la douleur profonde qu'elle avait dans le cœur, et d'autant plus cruelle qu'elle lui devait ôter toute espérance de se voir jamais en repos , fut tellement consolée de ce qu'elle avait cru voir dans les yeux de Sainville, qu'elle en parut toute autre : elle se; leva, disant qu'elle se portait mieux, et quelque effort que la marquise fît pour la retenir, après mille honnêtetés que ses tantes et elle firent à la marquise , elles se retirèrent. La marquise , qui n'avait pas eu le loisir de dire à Sylvie ce qu'elle avait envie de lui demander, ou qui Ta-
vait peut-être oublié, s'en ressouvînt, et lui dit en la reconduisant : Je ne vous tiens pas quitte, mademoiselle , de ce que vous m'avez promis ce matin , quand vous m'avez dit que vous vouliez me révéler votre secret , et je vous proteste que jeserai bien fidèle. Je me souviens bien , madame, repartit Sylvie , que je vous ai dit quelque chose de cette nature, mais je me souviens encore mieux que je ne savais ce que je disais, et je vous supplie très-humblement d'oublier que vous m'avez vue. Mais , madame , je vous prie encore d'une autre chose : il me semble que dans le trouble ou j'étais, je n'ai point assez remercié monsieur de Sainville , et je vous aurai une obligation particulière si vous avez la bonté de lui vouloir faire connaître que j'ai un extrême ressentiment du secours qu'il m'a donné, et que j'aime mieux le lui devoir qu'à tout autre. Comme elle descendait, menée par une fille à cause de sa faiblesse , Sainville , qui se trouva dans le degré , lui offrit la main , et en la menant le plus lentement qu'il put au carrosse : Je vous prie, lui dit-il , mademoiselle , que vos tantes ne sachent point que c'est moi qui ai tâché de vous secourir. Vous avez raison de les haïr , répondit Sylvie, mais je leur drrai dès ce soir les obligations que je vous ai , et les risques que vous avez courus pour m'avoir rendu service; je veux