CHAPITRE XL
Don Qiucliotte et Sancho font serment ensemble d'une étemelle spaété; Jtt aprts que Sancho s'est muni d'armes, ib prennent jour pour aller de vechef «herclier les aventures.
Apollon, dieu des savans, et souverain du Parnasse; aimable Clio, la plus charmante des muses; Momus, qui présidez aux jeux et aux plaisirs, suspendez pour quelque temps vos soins ordinaires, fermant l'oreille aux vœux de tant d'importuns qui ne vous demandent du secours -que pour des choses vaines et inutiles ; venez réchauffer mon imagination , et allumer dans mes veines ce feu plein d'enthousiasme , que voi\s avez accoutumé de veiner dans le sein des poètes , et qui fit faire tant de merveiUçs à Homère et à Virgile. Le grand don Sancho Pança va se mettre en campagne, et faire apparemment des exploits dignes d'une éternelle mémoire; prêtez-moi ce que vous avez de plus exquis pour faire une peinture digne d«i sujet , avec tous les omemens et toutes les grâces nécessaires.
Je t'invoque aussi , agréable Diane , aimable sœur du soleil, et qui partages avec lui l'empire du monde^ Qui sait si nous n'aurons point T. V. 6
quelques aventures nocturnes? à tout hasard , je prends acte que je ne t'ai pas oubliée.
Et toi , flambeau de l'univers , source inépuisable de lumière, qui ne cesses de parcourir infatigablement l'un et l'autre hémisphère, observe- Bien les faits de mon héros, et ne manque pas de les rendre célèbres par toute la terre.
Belle avant-courrière du jour, Aurore au teint de roses , pressez-le de partir incessamment , et prenez vous-mêmes les devans : notre aventurier est déjà debout, armé de pied en cap, et il aura fait une bonne lieue avant que vous soyez levée; je ne jurerais pas même que dès aujourd'hui il ne lui arrivât quelque aventure.
Zulema, après avoir fait cette invocation, dit que don Quichotte et Sancho, s'étant juré réciproquement le secret, et de ne s'abandonner qu'au dernier soupir, ils allèrent voir l'écurie, où ils trouvèrent, avec Rossinante , une jument tant soit peu ensellée, c'est-à-dire , la côte plate, et qui dans son temps ne se serait pas changée pour une autre : ils étaient en bon état, et heul'eusement avec de bons fers. Don Quichotte retint son cheval pour lui , et de son consentement Sancho se saisit de la jument qu'il nomma Flanquine. Ils étaient en peine où prendre des armes ; mais Sancho dit à son maître qu'il n'avait pas voulu jeter les siennes dans la rivière , comme
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il lui avait ordonné , par scrupule de traiter ainsi des créatares qui lui avaient fait tant ^'honneur ; et que le cuirasaier, qui avait laissé son épée chez lui , y avait aussi laissé son casqiie et sa cuirasse /avouant franchement qu'il avait déserté, parce qu*il était amoureux^ Ils conclurent donc qa'il y en avait assez pour eux deux , et qu'à la première ville ils se pourvoiraient de lances. Sancho itit encore à son maître qu'il lui demandait congé pour trois ou quatre jours, afin d'aller voir ses amis , et de leur recommander sa famille en cas de mauvaise aventure. Je^ te les donne, Sancho, dit don Quichotte, mais au moins parle avec discrétion, et ne découvre rien de ce que nous voulons cacher. Je tiens le ballon , répondit Sancho , je saurai bien où le placer. Il alla aussitôt chez lui, bâta le grison , monta dessus , et s'en alla à la plus proche ville , où il fit faire une espèce de casque., une cuirasse et un corselet de fer-blanc ; et trouvant dans un autre lieu une vieille lance et le fer d'une autre, il paya le tout , le mit dans un sac , remonta sur le grison , et arrivant de nuit chez lui au bout de deux jours, il alla dire à don Quichotte, qui était chez le curé, qu'il ferait beau le lendemain pour la chasse , ce qui était entre eux le piot du guet. Quand il entra, ils étaient encore à table, parce que le curé donnait à souper à don Qui-
chotte , à son neveu , au barbier , et à deux curés de ses voisins, et que son neveu devait partir le lendemain. Gela arriva heureusement pour Sancho , qui en avait grand besoin. Quoiqu'il y eût une heure que les convives eussent pris les devans, Sancho les devança au bout d'un quart d'heure , et ce que Zulenia ne peut comprendre, il ne cessa de manger, de boire et de parler tout ensemble. Le souper étant fini , ils prirent congé les uns des autres. Don Quichotte embrassa cent fois le cavalier, le cajolant sur son métier Qt sur son esprit, et lui disant qu'ils se reverraient encore. Pourquoi non ?^dit Sancho , les hommes se rencontrent, mais non pas les montagnes. Ils sortirent, et Sancho accompagnant son maître chez lui , il eut ordre de se tenir prêt pour partir dans une heure ou deux au plus tard.