PARTIE III, LIV. I, CHAP. XV
vôtre mon épée et ma lance ; Tune perce bien et l'î^utre taille de même. Êtes-vous marié, monsieur ? demanda Sancho. Un petit, dit le chirurgien. Ce ne saurait être si petit, que ce ne soit beaucoup , répliqua ^ancho ; j'en suis fâché pour Famour de vous, je vous aurais pris pour écuyer. J'en suis fâché aussi pour Famour de vous, dit le chirurgien , car c'est mon premier métier.
Quoi ! dit don Quichotte , vous avez été écuyer de chevalerie ? Oui, monseigneur, dit-il, et de la plus errante ; je crois avoir fait plus de trentecinq mille lieues en trois ou quatre ans. Et d'où vient donc que vous avez quitté le métier ? demanda don Quichotte : ce n'est pas que vo'tis en soyez dégoûté ? Dieu m'en préserve , répondit le chirurgien, je l'estime et l'honore, et j'y serais encore sans un petit accident. Je vous prie que je le sache , dit don Quichotte, à la pareille. Le chirurgien fut fâché de s'être embarqué ; mais croyant qu'il pouvait dire tout ce qu'il Jui viendrait à la bouche , et que cela ne manquerait pas de réussir avec des gens qui prenaient des autruches pour des chevaliers, il hasarda tout ce qui lui vint dans la fantaisie. Yolontiars, iQonsieur, dit-il, mais il y a des choses bien secrètes que je ne voudrais pas qui fussent rapportées ; il irait de ma vie. Vous êtes en sûreté, dit don
Quichotte , de la part de ce chevalier et de la mienne ; vous savez à quoi nous engage notre profession , et je croîs que le seigneur Basile et madame Quitterie ne vous sont pas suspects non plus; en tout cas, je vous en réponds au nom de celle qui est dame de mes pensées ; et il fit un grand soupir en prononçant ces dernières paroles. Toute la compagnie s'assit auprès de Sancho, et le chirurgien, d'un ton d'orateur, commença ainsi son histoire.
Mon père, qui s'appelait Ramirez, dit le chirurgien , était Biscayen , nohle de profession, et vaillant de* naissance. Il aurait eu beaucoup de bien si ses voisins ne lui avaient point disputé leurs terres, qui resserraient tellement la sienne, qu'il n'avait presque que sa maison ; et comme il n'avait point de titres pour prouver que jamais ces terres lui eussent appartenu, et que d'ailleurs les tailles le ruinaient , il se vit contraint, à la fleur de son âge, de chercher fortune daHB les pays étrangers. Après avoir couru toute l'Europe depuis les monts Pyrénées jusqu'aux portes de Guadix, il s'habitua sur la côte d' Almerie , e* fit connaissance avec un Arabe , qui le prit tellement en affection , qu'il lui apprit la magie au bout de deux ans , et lui donna sa fille en mariage , ravi de ce qu'il y avait déjà un an qu'elle m'avait mis au monde. Ma mère