‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 5)Chapitre 62 sur 216 · PARTIE III, LIV. I, CHAP. XV · texte numérisé non relu

PARTIE III, LIV. I, CHAP. XV

s'appelait Urgande, et les généalogistes du temps disaient qu'elle venait en ligne droite , de mâle en mâle , d'Urgatnde la déconnue , qu'il n'y a si petit ni grand qui ne la connaisse ; et on nommait ma mère Urgande la gaillarde, parce qu'elle était de la meilleure humeur du monde. Mon père étant devenu enchanteur et ennemi des chevaliers errans , ne songeait qu'à leur faire des malices ; il «n fit noyer un jour trente-cinq dans la montagne Noire , il en pendit une atitre fois quarante-cinq, et il y en avait encore cinq mille dans les prisons de ses châteaux quand il eut envie de faire pénitence ; et c'est ce qui fait qu'on trouvait si peu de chevaliers errans depuis soixante ou quatre-vingts années ; Il fes mit donc en liberté, et se retira dans les Alpulcharres. Mais je vous fais l'histoire de mon père au lieu de vous faire la mienne. Mon père m'avait appris la magie, que je n'avais pas neuf ans; c'était seulement la magie blanche , paitie que je' ne voulus jamais tâter de la noire^, qui n'est propre qu'à faire du mal. Ma pauvre mère, devant Dieu soit son âme, mourut d'une apoplexie que lui donna un médecin qu'elle n'avait pas voulu épouser; et moi, qui avais en ce tempslà dix-huit ans, et me voyais sans père ni mère, je m'en allai dans les pays étrangers , pour voir si je n'attraperais point quelque gouvernement.

parée qu'on ne voulait pas m'en donner en Espagne.

Vn beau jour que j'étais dans la Chine, garçon perruquier, un chevalier errant vint pour se faire faire la barbe ; je la lui fis si bien , et il en fut si content , qu'il me demanda si je voulais lui servir d'écuyer, et qu'il me ferait grand seigneur. Je me débauchais , je le suivis ; nous allâmes au Pérou , et en allant notre vaisseau se brisa contre le mont Caucase , et nous pensâmes boire plus que de raison. Nous en prîmes un autre, et nous arrivâmes en huit jours sur la côte de Malabar, à trois lieues du Pérou, et nous fîmes le reste à pied. Mon maître, qui s'appelait Christophoris des Eléphans, parce qu'il en portait trois sans nombre dans ses armes, fit vingt combats au Pérou contre les chevaliers du pays, et ayant tué un chevalier indien d'un coup de lance dans un tournoi que donnait l'évêque du lieu, les parens du mort le voulurent mettre en justice, disant qu'il l'avait mal tué. Nous eûmes de Ja peine à nous sauver, parce qu'en ce tempi-là on n'allait au Pérou que par mer; mais un jour que nous étions sur un rocher, nous vîmes arriver un esquif à rames qui s'arrêta devant nous ; mon maître qui savait bien ce que cela voulait dire , sauta vite dedans, et moi après lui ; mais n'ayant sauté que

Page 1