PARTIE III, LIV. I, CHAP. XV
sur le bord , je me trouTâi aussitôt au fond de la mer, qui a bien deux lieues de profondièur en cet endroit. Le chirurgien s'arrêta quelque temps comme pour prendre haleine, mais apparem-^ ment pour voir comment il s'en tirerait, non pas qu'il manquât de mémoire, mais seulement d'imagination. J'étais bien embarrassé, contînua-t-il, pour revenir sur l'eau, quand un brochet monstrueux vint pour m'avaler. Je me souvins alors de la magie que j'avais apprise en mon bas âge; j'arrachai vite une branche de corail , et la fourrant dans la gueule du brochet, il se trouva si empêtré, qu'en se débattant il remonta sur Feau, et moi qui n'avais point aban-^ donné ma branche de corail , je m'y trouvai aveC lui. L'esquif qui m'avait attendu , me reçut à bras ouverts ; nous eûmes le brochet dont mon maître fit présent le lendemain à l'empereur de Trébisonde , chez qui nous arrivâmes sur les huit heures du matin. Nous^ n'eûmes pas été un mois à la cour de l'empereur, que la princesse sa fille devint amoureuse de Ghristophoris , et une de ses demoiselles de moi. L'empereur n'avait point d'autre enfant que la princesse , et il la voulait marier au roi du Japon , qui avait promis de se faire chrétien ; mais elle ne voulait point de lui ; et comme elle était sage elle pria mon maître de l'enlever. Il m'en fit confidence comme homme
d'exécution , et me dit de penser aux moyens d'en venir à bout. J'achetai vite cent chevaux, de l'argent que j'avais apporté des Indes-Occidentales, et je les fis monter par cent cavaliers choisis et bien.armés, et un soir que l'empereur dormait nous forçâmes la garde du palais ; mon maître prit la princesse avec toutes ses pierreries, et moi sa demoiselle, et les ayant jetées en croupe , nous sortîmes de la ville sain3 empêchement. Mais à peine avions-nous fait trois lieues, que quatre mille hommes des troupes de- l'empereur nous ^vinrent attaquer : mon maître en tua bien deux mille, j'en tuai environ trois cents ; mais nos cavaliers ayant pris la fuite, et le cheval de mon maître étant tué sous lui d'un coup^ de flèche, il fut accablé du reste des troupes. On lui fit couper la tête , dont il mourut ; la princesse fut rasée et mise en un couvent, ma maîtresse exilé aux îles Antilles, et moi, déguisé en capucin , je me sauvai par le Mogol ; de là , filant du côté de la grande Arménie, je me rendis en Espagne, où je me mis à exercer la chirurgie, que j'avais apprise en chemin , avec une grande connaissance des herbes.
Ainsi finit l'histoire du chirurgien , et il était temps pour lui , car il ne savait plus que dire ; il était temps au^si pour Sancho , qui mourait de faim , et il est temps de finir ce chapitre.