‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 131 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE XXX

Sancho se leva, aussi émerveillé de la beauté de la dame que de sa douceur et de sa courtoisie, et surtout de ce qu'elle lui avait dit connaître son maître, le chevalier de la Triste Figure ; si elle ne l'avait pas appelé le chevalier des Lions, c'était sans doute parce qu'il s'était donné ce nom trop nouvellement. Frère écuyer, luidilladuchesse, dontle nom n'est pas connu', votre maître n'est-il pas celui dont on a imprimé l'histoire, sous le titre de l'Ingénieux gentilhomme Don Quichotte de la Manche, et qui a pour dame de ses pensées une certaine Dulcinée du Toboso? C'est lui-même, madame, répondit Sancho, et l'écuyer qui figure ou doit figurer dans cette histoire, et qu'on nommeSancho Pança, c'est moi-même, à moins qu'on ne m'ait changé en nourrice, je veux dire dans le livre. Je m'en réjouis beaucoup, dit la duchesse. Allez donc, frère Pança, dites à votre maître qu'il est le bien arrivé et le bien venu dans mes domaines, et que rien ne pouvait me faire plus de plaisir.

Avec cette agréable réponse, Sancho, tout joyeux, retourna à son maître : il lui raconta tout ce que lui avait dit la grande dame, élevant aux nues, dans son rustique langage, sa grande beauté, sa bonne grâce et sa courtoisie. Don Quichotte se rengorge sur la selle, s'affermit sur les étriers, arrange sa visière, presse les flancs de Rossinante, et, d'une gracieuse allure, s'avance pour aller baiser les mains de la duchesse; elle avait fait appeler le duc son mari, et, en attendant l'arrivée de Don Quichotte, lui avait fait part de l'ambassade. Tous deux avaient lu la première partie de cette histoire : ils connaissaient par elle la folie de Don Quichotte, avaient grande envie de le connaître luimême, et l'attendaient avec impatience ; ils se proposaient de se conformer à son humeur, d'approuver tout ce qu'il dirait, et de le traiter en chevalier errant, tout le temps qu'il passerait chez eux, avec toutes les cérémonies rapportées dans les livres de la chevalerie errante, qu'ils avaient lus, et ils les aimaient beaucoup.

Don Quichotte s'avança la visière haute; et, comme il s'ap-

1 Dans une très longue note, Pellicer conjecture que ce duc n'est point tout à fait imaginaire, comme on pourrait le croire, et que Cervantes a voulu désigner un duc de Villa Hermosa, qui avait en effet, dans le temps indiqué par Cervantes, un cliàteau dans l'endroit qu'il désigne.

prêtait à descendre de cheval, Sancho accourut pour lui tenir J élrier ; mais il fut si malheureux, qu'en sautant à bas de son âne, son pied se prit dans une corde du bât sans qu'il pût se dégager, de sorte qu'il demeura suspendu, la poitrine et la bouche louchant à terre. Don Quichotte, qui n'avait pas coutume de descendre sans qu'on lui tint l'étrier, crut que Sancho était là pour lui rendre cet office; en descendant sans ménager le poids de son corps il entraîna la selle, qui sans doute était mal sanglée, de sorte que la selle et lui tombèrent a. terre, non sans honte de sa part, et bon nombre de malédictions prononcées tout bas contre le pauvre Sancho, qui restait toujours le pied dans l'entrave. Le duc ordonna à ses chasseurs d'aller relever le maitre et l'écuyer. Don Quichotte, froissé de sa chute, alla tout boitant et du mieux qu'il put se mettre à genoux devant les deux seigneurs, mais le duc ne voulut point le permettre. Il descendit de cheval, et vint embrasser Don Quichotte, en lui disant : J'ai bien du déplaisir, seigneur chevalier de la Triste Figure, de la disgrâce qui vous arrive la première fois que vous mettez le pied sur mes terres ; mais la négligence des écuyers occasionne souvent de pires accidents. — La faveur que je reçois en ce moment, vaillant prince, ne laisse accès à aucun mal : ma chute ne se fût-elle arrêtée qu'au fond des abîmes, la gloire de vous avoir vu m'en retirerait. Mon écuyer, que Dieu maudisse, sait mieux délier sa langue pour dire des malices, qu'attacher solidement une selle. Mais, en quelque posture que je me trouve, à terre ou debout, à pied comme a cheval, je serai toujours à votre service et à celui de madame la duchesse, votre digne compagne, dame de beauté, princesse universelle de la courtoisie. Doucement, seigneur Don Quichotte, dit le duc : où est madame Dulcinée du Toboso l'on ne saurait louer d'autre beauté. Sancho était alors dégagé du bât, et se trouvant tout pies, prit la parole avant son maitre. On ne peut nier, ditil, que madame Dulcinée du Toboso ne soit fort belle, on doit, au contraire, l'affirmer ; mais le lièvre 8e lève là OÙ l'on y pense le moins : j'ai oui dire que ce qu'on appelle nature est comme un potier qui fait des vases d'argile : celui qui en a fait un beau peuten (aire deux, trois, et cent ; je le dis, parce que madame la duchessu ne le cède en rien à ma maîtresse, madame Dul-

Page 1