‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 145 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE XXX11I · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE XXX11I

telles qu'elles s'étaient passées, ce qui n'amusa pas peu ses auditeurs. Ce que le bon Sancho vient de me dire, poursuivit la duchesse, me fait naître un nouveau scrupule, et j'entends à mon oreille une voix qui me dit : Puisque Don Quichotte est fou, extravagant et hors de sens, Sancho Pança, son écuyer, qui le reconnaît pour tel, et néanmoins le sert, le suit et compte sur ses vaines promesses, doit être, sans aucun doute, encore plus fou, plus insensé que son maître : cela étant, madame la duchesse, vous seriez blâmée de donner à ce Sancho des îles à gouverner, car celui qui ne sait pas se conduire lui-même comment saurait-il gouverner les autres? Par Dieu, madame, répond Sancho, ce scrupule est bien venu, mais dites-lui de ma part qu'il parle clair et comme il lui plaira, j'avoue qu'il dit vrai: si j'étais sage, il y a longtemps que j'aurais quitté mon maître ; mais c'est mon sort et ma mauvaise fortune, je ne puis faire autrement, je dois le suivre. Nous sommes du même lieu, j'ai mangé son pain, je l'aime ; il n'est point ingrat, il m'a donné ses ànons, et par-dessus tout je suis fidèle : ainsi rien ne peut nous séparer que le pic et la pelle. Si votre hautesse ne veut pas qu'on me donne le gouvernement promis, Dieu m'a lait d'un moindre état; il peut se faire que ne pas l'avoir soit à l'avantage de ma conscience. Quoique je ne sois qu'un sot, je n'ignore pas le proverbe : Pour son malheur il vint des ailes à la fourmi. Peut-être Sancho écuyer montera-t-il plus vite au ciel que Sancho gouverneur. On fait ici d'aussi bon pain qu'en France, et la nuit tous chats sont gris. Assez malheureuse est la personne qui n'a pas déjeuné à deux heures de l'après-midi. Il n'y a point d'estomac qui soit plus grand d'une palme qu'un autre, et, comme on dit, on peut le remplir de paille ou de foin. Les petits oiseaux des champs ont Dieu pour pourvoyeur. Quatre vares de drap de Cuenca échauffent plus que quatre vares de fin drap de Ségovie. Lorsque nous quittons ce monde pour aller en terre, le chemin est aussi étroit pour le prince que pour le journalier. Le corps du pape n'occupe pas plus de place en terre que celui du sacristain, quoique l'un soit plus relevé que l'autre. En entrant dans la fosse, nous nous arrangeons, nous nous resterions, ou plutôt on nous arrange, on nous resserre malgré que nous en ayons, et bonne nuit. Je répète à

votre seigneurie que si elle ne veut point me donner coite île parce quejesuis fou, je saurai me montrer sage en n'en prenant point de souci. J'ai entendu dire que derrière la croix est le diable ; que tout ce qui reluit n'est pas or ; que l'on prit le laboureur W'ainba parmi les bœufs et les charrues pour le l'aire roi d'Espagne, et Rodrigue, au milieu des richesses, du luxe et des plaisirs, pour le faire manger par les couleuvres, si toutefois les anciennes romances ne sont pas menteuses. Comment, menteuses? s'écria dofia Rodriguez, la duègne, un des auditeurs : une romance rapporte qu'on enferma le roi Rodrigue, tout vivant, dans une tombe pleine de crapauds, de couleuvres et de lézards, et qu'au bout de deux jours on l'entendit qui disait d'une voix faible et dolente :

lis me mangent, ils me mangent, Par OÙ j'avais le plus péché i.

Ainsi ce seigneur a bien raison d'aimer mieux être laboureur que roi, si ceux-ci doivent être mangés par les bètes.

La duchesse ne put s'empêcher de rire de la simplicité de la duègne, ni d'admirer les raisonnements et les proverbes de Sancho. Vous n'ignorez pas, lui dit-elle, qu'un chevalier, lorsqu'une fois il a promis quelque chose, doit tenir sa parole, au prix même de sa vie. Le duc, mon époux et seigneur, pour ne pas être chevalier errant, n'en est pas moins chevalier : ainsi il tiendra sa promesse de l'île, en dépit de l'envie et delà malice du monde. Que le bon Sancho ait donc courage : au moment où il y pensera le moins, il se verra assis sur le trône de son ile, de son état, et saisira son gouvernement, s'il ne le rejelte pour un plus brillant. Tout ce que je lui recommande, c'est de prendre bien garde à la manière dont il gouvernera, car je l'avertis que ses vassaux sont tous loyaux et gens de bien. Pour ce qui est de bien gouverner, répondit Sancho, il n'est pas nécessaire de me le recommander : je suis charitable de mon naturel, et j'ai compassion des pauvres. A qui pétrit et cuit n'enlevez pas la farine. Par mon âme! il ne faut pas me

i Va me rumen, Va me comen

l'u. do mas ]i cado lubia.

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