‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 152 sur 310 · II · texte numérisé non relu

II

de la terre que nous voyons voltiger dans l'air, et qui semblent des étoiles errantes. On entendit en même temps un bruit épouvantable, pareil à celui que l'ont les roues massives des charrettes à bœufs, dont le cri aigre et continu fait, dit-on, fuir les loups et les ours, s'il y en a sur leur passage. A cette tempête en succède une autre plus terrible encore : il semble qu'aux quatre coins du bois se livrent en même temps quatre batailles; ici l'oreille est déchirée par les détonations d'une artillerie formidable; d'un autre point se répètent les décharges d'une multitude d'arquebusades ; tout près on entend les cris des combattants, et plus loin les acclamations guerrières des Maures; enfin, les cornets, les cors de chasse, les clairons, les trompettes, les tambours, l'artillerie, les arquebusades, et pardessus tout le bruit horrible des chars, formaient tous ensemble un si terrible vacarme, que Don Quichotte eut besoin de tout son courage pour le supporter; mais celui de Sancho fit faux bond : il tomba évanoui aux pieds de la duchesse, qui lit apporter promptement de l'eau pour lui jeter au visage. Il revint à lui dans le moment où arrivait déjà un de ces chars si bruyants: il était traîné par quatre bœufs pesants, tout couverts de draperies noires ; ils portaient à chaque corne une Longue torche ; au haut du char était un siège élevé, sur lequel on voyait assis un vieillard vénérable, avec une barbe plus blanche que la neige, et si longue qu'elle lui passait la ceinture : il était vêtu d'une longue robe de boucassin noir, caries lumières dont le char était parsemé laissaient apercevoir tout ce qu'il contenait. Il était conduit par deux démons hideux vêtus du même boucassin, et si laids, si effroyables de visage, qu'après les avoir aperçus, Sancho ferma les yeux pour ne plus les voir. Le char parvenu devant la compagnie, le vieillard se leva et dit d'une voix haute .- Je suis le sage Lirgandée. Et le char continua sa route sans autre parole. Un nouveau char s'avança de la même manière, portant un autre vieillard. Celui-ci fit arrêter le char, et, d'une voix aussi imposante que le premier, dit: Je suis le BageAlquif, le grand ami d'Urgande la déconnue, et il passa. Survint un troisième char : mais celui qui occupait le trône n'était plus un vieillard comme dans les autres, mais un homme robuste et de mauvaise mine ; quand il fut arrêté, il dit

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