PARTIE II. CHAPITRE XXXV
boue, bête indomptable, avec une kirielle d'autres méchants noms bons pour le diable. Ma chair, par hasard, est-elle de bronze? Que me revienl-il à moi que madame Dulcinée soit ou non désenchantée? Quelle corbeille de toile blanche, de chemises, de coiffes, d'escarpins (quoique je n'en porte pas) m'offre-t-elle pour me toucher ? elle ne m'apporte que des injures. Ne devrait-elle pas connaître le proverbe qui dit qu'un àne chargé d'or monte légèrement une montagne ? que les présents brisent les rochers? prier Dieu et frapper du maillet? qu'un prends vaut mieux que deux tu l'auras ? Et puis, voilà mon maître qui, au lieu de me flatter, de me caresser pour que je me fasse de laine ou de coton cardé, me dit que s'il me prend il m'attachera nu à un arbre et me doublera la dose des coups de fouet. Ces charitables seigneurs considèrent-ils que ce n'est pas seulement un écuyer qu'il s'agit de fustiger, mais bien un gouverneur, comme celui qui dit : Bois avec tes cerises. Qu'ils apprennent, qu'ils apprennent, à leurs dépens, à savoir prier, à savoir demander, à se montrer bien élevés : toujours les temps ne se ressemblent pas, et les hommes ne sont pas tous de bonne humeur. Je suis gonflé de chagrin de voir mon habit vert déchiré, et ils viennent me parler de me fustiger volontairement, lorsque j'en suis aussi éloigné que de me faire cacique. En vérité, ami Sancho, dit le duc, si vous ne vous adoucissez plus qu'une ligue mûre, il est impossible que vous preniez le gouvernement. Il ferait beau voir que j'envoyasse à mes insulaires un gouverneur cruel, aux entrailles de rocher, qui ne se laisse pas toucher par les larmes des demoiselles affligées, ni par les prières des sages, puissants et respectables enchanteurs. En un mot, Sancho, vous vous fouetterez ou l'on vous fouettera, ou vous ne serez pas gouverneur. Seigneur, répondit Sancho, ne peut-on me donner deux jours pour penser à ce qui conviendra le mieux ? Non, répondit Merlin ; il faut que, dans cet instant, et sans sortir d'ici, cette affaire soit décidée. Dulcinée va retourner à la caverne de Montésinos et reprendre sa forme de paysanne, ou, dans l'état où vous la voyez maintenant, elle sera transportée aux Champs Élysées pour y attendri; que le nombre des coups de fouet soit complet. Allons, bon Sancho, dit la duchesse, bon courage, et de la reconnais-
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sance pour le pain que vous avez mangé au seigneur Don Quichotte, nous devons tous l'aider et le servir pour ses bonnes (pial i tes et sa haute chevalerie. Donnez votre consentement, mon fils, laissez le diable pour ce qu'il est, et la crainte au poltron ; un bon cœur, vous le savez, triomphe de la mauvaise fortune. A toutes ces raisons, Sancho ne répondait que ces mots sans suite adressés à Merlin : dites-moi, seigneur Merlin, quand le diable courrier est venu, il apportait à mon maître un message du seigneur Montésinos, pour le prier de l'attendre ici; qu'il venait donner ordre à ce que madame Dulcinée lût désenchantée, et, jusqu'à présent, nous n'avons point vu de Montésinos ni rien qui lui ressemble. Ami Sancho, répondit Merlin, le diable est un ignorant et un grand étourdi: je l'ai envoyé à la recherche de votre maître, mais le message était de moi, et non pas de Montésinos, puisqu'il n'est pas sorti de sa caverne, attendant ou, pour mieux diie, espérant toujours son désenchantement, auquel il manque encore la queue à ôcorcher. S'il vous doit quelque chose, ou si vous avez affaire à lui, je vous l'amènerai et le transporterai partout où vous voudrez ; mais, pour le moment, décidez-vous à donner votre consentement à votre discipline, et, croyez-moi, elle vous sera d'un grand profit pour Pâme et pour le corps: pour l'âme, par l'action charitable que vous ferez, et pour le corps, car je sais que vous êtes d'une complexion sanguine, et il n'y aura pas de mal de vous tirer un peu de sang. Il y a beaucoup de médecins dans le monde, dit Sancho; maintenant les enchanteurs s'en mêlent: eh bien donc, puisque tout le monde le veut, quoique je n'en sois guère d'avis, je consens à me donner les trois mille trois cents coups de fouet, mais à condition que ce sera quand il me plaira, sans qu'on me prescrive ni le temps ni le jour; de mon côté je ferai en sorte d'accomplir mon enement le plus tôt possible, afin que le monde jouisse de la beauté de madame Dulcinée du Toboso, qui en effet est belle, à ce qu'il parait, et je croyais tout le contraire. Je mets encore cette condition que je ne serai pas obligé de me tirer du sang avec la discipline, et que, si quelques coups sont pour les mouches, ils ne laisseront pas de compter ; item, si je me trompais dans le nombre, le seigneur Merlin, qui sait tout, aura la com-