‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 159 sur 310 · LETTRE DE SANCHO PANÇA A THÉRÈSE PANÇA, SA FEMME · texte numérisé non relu

LETTRE DE SANCHO PANÇA A THÉRÈSE PANÇA, SA FEMME

« Si on me donnait de bons coups de fouet, j'étais ferme à « cheval, si j'ai un bon gouvernement, il me coûte de bons « coups de fouet : tu ne comprendras pas cela pour le mo- « ment, ma Thérèse; tu le sauras une autre fois. Je te dirai « que j'ai résolu que tu ailles en carrosse; c'est ce qui nous « importe maintenant : aller d'une autre manière, c'est affaire « aux chats. Tu es la femme d'un gouverneur :|vois si quelqu'un « te rognera les talons. Je t'envoie un habit vert de chasse, « que m'a donné madame la duchesse ; arrange-le de manière « qu'il fasse une cotte et un corsage à notre fille. Mon maître « Don Quichotte, à ce que j'entends dire ici, est un sage fou, « un agréable insensé, et moi je ne lui cède en rien. Nous « sommes descendus dans la caverne de Montésinos, et le sage « .Merlin a fait choix de moi pour désenchanter Dulcinée du « Toboso, qu'on appelle là-bas Aldonza Lorenzo : avec trois « mille trois cents coups de fouet, moins cinq, que je dois me « donner, elle sera désenchantée comme la mère qui l'engen- « dra. Tu ne diras rien de ceci à personne, parce que : sou- « mets tes affaires au jugement d'autrui, l'un trouvera blanc ce « que l'autre dira noir. D'ici à peu de jours je partirai pour « mon gouvernement : j'y vais avec un grand désir de ramas- « ser de l'argent, car on m'a dit que tous les gouverneurs ont « la même intention. Je lui tàterai le pouls, et te ferai savoir « si tu dois venir me trouver ou non. Le grison se porte bien « et se recommande à toi. Je ne le quitterais pas quand on me « ferait Grand Turc. Madame la duchesse te baise mille fois les « mains : rends-lui le change avec deux mille ; il n'y a rien « qui coûte moins et qu'on donne à meilleur marché, à ce « que dit mon maître, que les compliments. Dieu ne m'a pas « encore fait trouver une autre mallette avec cent autres écus, « comme l'autre fois. Cependant, ne te mets pas en peine, ma « Thérèse : celui qui sonne l'alarme est en sûreté, le gouver- « nement est la lessive dont tout doit sortir. Une chose pour- « tant me met en peine : on dit qu'une fois qu'on en a essayé, « on s'y mangerait les mains; s'il en est ainsi, il ne me cou-

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« lera pas pou, quoique les estropiés e! les manchots tiennent « mi canon icat dans l'aumône qu'ils demandent : ainsi, de « cùlé ou d'autre, lu dois être riche et ton sort heureux. Dieu

« le le donne, comme il le peut, ma Thérèse, et me garde « pour te servir, o De ce château, le 20 juillet 101 -i.

« Ton mari, le gouverneur « Sancho Pança. »

La duchesse ayant achevé de lire cette lettre, le bon gouverj neur, dit-elle, s'est un peu fourvoyé en deux choses : d'abord ii dit, ou du moins donne à entendre, que le gouvernement lui a été accorde pour les coups qu'il doit s'administrer; or, il sait h:en, et ne le peut nier, que quand le duc mon seigneur lui promit le gouvernement, il n'était aucunement question de coups de fouet. En second lieu, le gouverneur se montre fort avide; je ne voudrais pas qu'il fût si intéressé : la convoitise rompt le sac, et le gouverneur avare rend mal la justice. Je ne le disais pas dans cette intention, répond Sancho; et, si vuns croyez que la lettre ne doit pas partir telle qu'elle est, il faut la déchirer et en faire une autre; mais il pourrait se faire qu'elle fût pire, si on me la laisse faire à. ma mode. Non, non, dit la duchesse, elle est bien, et je veux que le duc la voie. Ils se rendirent alors à un jardin où ils devaient diner ce jour-là. La duchesse montra la lettre de Sancho à son époux, qui y trouva beaucoup de plaisir.

On dina; puis, la table étant ôtée, et après avoir joui assez longtemps de l'amusante conversation de Sancho, on entendit le son plaintif d'un fifre, joint au bruit sourd et discordant d'un tambour : cette martiale et triste harmonie sembla émouvoir tout le monde, et surtout Don Quichotte, qui ne se pouvait contenir sur son siège. Pour Sancho, il n'y a rien à dire, i.\ ce n'est que la peur le fit recourir à son refuge ordinaire, le voisinage ou les jupes de la duchesse. En effet, les sons qu'or entendait étaient fort tristes et mélancoliques. Pendant celte attention silencieuse, on vit entrer dans le jardin deux hommes vêtus de noir, et dont les longues robes traînaient à terre : ils frappaient deux grands tambours, également couverts d'un

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