PARTIE II. CHAPITRÉ XXXVI
drap noir; à leurs côtés marchait le joueur de fifre, vêtu de noir comme eux; derrière ces trois hommes venait un personnage d'une taille gigantesque, enveloppé plutôt que vêtu d'une grande robe noire, dont la queue étiit démesurément longue; par-dessus la robe il portait un large baudrier noir, auquel pendait un énorme -cimeterre dont le fourreau et la garniture étaient également noirs; sa face était couverte d'un voile noir transparent, au travers duquel on entrevoyait une longue barbe blanche comme la neige. Il marchait gravement au son des tambours : sa haute taille, sa démarche affectée, ses vêtements noirs, tout son équipage étaient faits pour étonner ceux qui le regardaient sans le connaître. Il s'approcha donc avec la gravité et dans l'appareil décrits pour s'agenouiller devant le duc, qui l'attendait debout avec les autres assistants; mais le duc ne voulut point qu'il parlât avant de s'être relevé. Ce prodigieux épouvantait se dressa donc sur ses pieds, leva le voile qui lui cachait la figure, et découvrit la plus horrible, la plus longue, la plus épaisse, la plus blanche barbe que jamais mortel ait pu voir. Tirant ensuite, du fond de sa large et vaste poitrine, une voix grave et sonore, il fixa les yeux sur le duc, et lui dit : Haut et puissant seigneur, on m'appelle Trifaldin à la barbe blanche ; je suis écuyer de la comtesse Trifaldi, surnommée la duègne Doloride. Elle m'envoie en ambassade auprès de votre grandeur pour demander à votre magnificence i la permission de venir lui raconter son malheur, qui est un ! des plus étranges et des plus étonnants que l'esprit leplus affligé I puisse imaginer; mais d'abord elle désire savoir si vous avez y dans votre château le vaillant et invincible chevalier Don Quichotte de la Manche, qu'elle est venue chercher à pied, et sans prendre de nourriture depuis le royaume de Candaya jusque dans vos États, chose que l'on peut regarder comme un miracle ou un effet de l'enchantement. Elle esta la porte de celte forteresse ou maison de campagne, et n'attend pour entrer que votre bon plaisir. J'ai dit. Il se tut, toussa, mania sa barbe de haut en bas avec ses deux mains, et attendit tranquillement la réponse du duc.
Bon écuyer Trifaldin à la barbe blanche, dit celui-ci, il y a
Idéjà longtemps (pic nous connaissons 1rs malheurs de madame „
la comtesse Trifaldi, que les enchanteurs ont luit nommer la duègne Doloridc : vous pouvez, étonnant écuyer, lui dire d'entrer, et qu'ici se trouve en ce moment le vaillant chevalier Don Quichotte de la Manche dont le caractère généreux lui promet, avec certitude, secours et protection. Vous pouvez rassurer que, si ma laveur lui est nécessaire, elle doit y compter, car ma qualité de chevalier m'ohiige à proléger, à secourir toute espèce de femmes, et principalement les veuves affligées, les délaissées, comme doit être sa seigneurie. Trifaldin fléchit le genou jusqu'à terre à ces mots, et faisant signe au fifre et aux tambours de jouer, il s'en retourna du môme pas, au même son qu'il était venu, laissant tout le monde en admiration de sa personne et de son accoutrement. Le duc, se retournant vers Don Quichotte : Enfin, lui dit-il, fameux chevalier, les ténèbres de la malice et de l'ignorance ne peuvent obscurcir ni voiler la lumière du courage et de la valeur. A peine y a-t-il six jours que votre courtoisie est dans ce château, et déjà viennent vous chercher des pays lointains, non en carrosse, non sur des dromadaires, mais à pied et à jeun, les tristes, les affligés, pleins de confiance dans la force de votre bras, où ils trouveront le remède à leurs maux, et attirée par la renommée de vos hauts faits répandue sur toute la terre. Seigneur duc, répondit Don Quichotte, je voudrais bien trouver ici présent ce bon religieux qui, à table, l'autre jour, montrait tant d'humeur et de malveillance contre les chevaliers errants : il pourrait juger, par ses propres yeux, si ces chevaliers sont nécessaires au monde ; il toucherait au doigt que ceux qui sont dans une affliction profonde, les inconsolables, en de grandes calamités, en des revers imprévus, ne vont point demander secours à la porte des lettrés, des sacristains de village, ou chez le chevalier qui ne se hasardajamais à sortir de sa maison, chez Je paresseux courtisan [dus empressé d'aller à la quête des nouvelles pour les raconter ensuite, que de faire des actions éclatantes, que les autres raconteraient et enseigneraient dans les fastes de l'histoire. La consolation des affligés, l'appui des malheureux, le rempart des demoiselles, lesoutien des veuves, ne se rencontrent mieux chez aucune personne que chez le chevalier errant : aussi je rends au ciel des grâces inlinies de l'être,