‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 182 sur 310 · PARTIS II. CHAPITRE 3U1V · texte numérisé non relu

PARTIS II. CHAPITRE 3U1V

vait retirer que peu de profit. Que, pour éviter cet inconvénient, il avait eu recours, dans la première partie de son ouvrage, à quelques nouvelles^ telles que le Curieux impertinent, le Capitaine captif, qui sont comme séparées de l'histoire, tandis que les antres narrations qui s'y rencontrent soient des faits liés aux aventures de Don Quichotte, et qui ne pouvaient être passés sous silence. Cependant, il pensa et il nous le dit, que la plupart des lecteurs, tout entiers à l'application qu'exigent les hauts faits de Don Quichotte, ne donneraient aucune attention à ces nouvelles, ou ne les liraient qu'en courant et avec ennui, sans prendre garde à l'agrément, au mérite de ces pièces qui se manifesteraient beaucoup mieux si elles étaient publiées seules, et séparées des folies de Don Quichotte et des simplicités de Sancho. Aussi, dans cette seconde partie, n'a-t-il voulu insérer aucune nouvelle détachée, ni parasite, mais seulement quelques épisodes tirés du fond même de l'histoire, et encore avec beaucoup de mesure et sans employer plus de mots que ce qui est nécessaire pour les raconter. Mais, s'il se renferme strictement dans les limites de la narration, lorsqu'il possède assez de talent et d'esprit pour traiter également bien de toute chose, il supplie de ne pas mépriser son travail et de lui donner des louanges, moins pour ce qu'il a écrit, que pour ce qu'il s'est abstenu d'écrire '. Ensuite il reprend son histoire en ces termes:

Don Quichotte, ayant achevé de dîner, le jour où il donna ses conseils à Sancho, les lui remit par écrit ce môme soir, lui laissant le soin de trouver quelqu'un qui lui en fit lecture, mais ta peine Sancho les eut-il, qu'il les laissa tomber, et l'écrit parvint bientôt au duc qui le communiqua à la duchesse, et tous deux admirèrent de nouveau la sagesse et la folie de Don Quichotte. Pour continuer la plaisanterie commencée, ils en-

1 Ces épisodes détachés, du Curieuœ impertinent, du Capitaine captif, des Amours de Cardenio, étaient en effet un des reproches que l'onavait faits à Cervantes. Il a su, dans sa seconde partie, éviter ce défaut avec une rare habileté ; renfermant sa narration dans le cercle le plus étroit, borné, pour ainsi dire, aux Beuls Don Quichotte et Sancho, il fournit une carrière non moins longue que la première, déployant les ressources de son génie, et partout i! sait intéresser, amuser, instruire le lecteur; aussi tous les gens de goût s'accordent-ils à regarder cette seconde partie comme le chef-d'œufre de Cervantes.

voyèrentle même soir, Sancho, suivi d'un nombreux cortège, dans le village qui pour lui devait être une île'. Celui qui le conduisait était un majordome du duc, homme à lafois raisonnable et spirituel, car, sans raison, il n'y a point de véritable esprit. C'était lui qui avait fait le rôle de la comtesse Trifaldi, avec tout le succès qu'on a vu ci-dessus : son esprit et les instructions de ses maîtres nele guidèrent pas moins bien dans cette nouvelle plaisanterie. Sancho, en apercevant ce majordome, crut voir la Trifaldi en personne, et, se tournant vers son maître : Seigneur, ditil, ou le diable va m'emporter d'ici, en juste et bon croyant, ou vous conviendrez que le visage de ce majordome est celui de la Doloride. Don Quichotte regarda cet homme attentivement. Sancho, répondit-il, il ne faut pas que le diable t'emporte, juste, ou croyant (je ne saiscequetu veux dire par là), si le visage de la Doloride est celui du majordome, le majordome n'est pas pour cela la Doloride : s'il l'était, cela impliquerait une contradiction fort grande, et ce n'est pas maintenant le moment de faire cette vérification, ce serait nous engager dans un labyrinthe inextricable. Crois-moi, mon ami, nous avons besoin d'adresser au Seigneur d'ardentes prières pour qu'il nous délivre tous les deux des sorciers et des enchanteurs. Ce n'est point une plaisanterie, seigneur, répondit Sancho, je l'ai entendu parler : il m'a semblé entendre la voix de la Doloride résonner à mes oreilles. C'est bon pour le moment, je me tairai, mais je ne laisserai pas de me tenir pour averti de chercher à l'avenir quelque autresigne qui détruise ou confirme mes soupçons. Ce sera fort bien fait, dit Don Quichotte ; tu me donneras avis de tout ce que tu découvriras sur ce point et de ce qui t'arrivera dans ton gouvernement. Sancho partit enfin, accompagné de beaucoup de monde : il était vêtu en lettré, couvert d'un large manteau de camelot fauve, onde, avec une toque de même, et monté à la genète sur un mulet. Derrière lui venait, par ordre du duc, son baudet, couvert dé harnais de soie neufs et richement ornés. Sancho tournait de temps en temps la tète pour

i Pell e que Cervantes a|>|i<ll<' l'Ile Baralaria dans le village de

lia de Ebro, BUué en effel sur cette rivière, el appartenant aux ducs de Villa

Hennosa. Quant au n de li>irnt<inii. il -.< été formé de l'espagnol baratai

tromperie, on boralo, bon marché,

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le regarder, et prenait tant de plaisir en sa compagnie, qu'il n'eut pas changé avec un empereur d'Allemagne. En prenant congé du duc et de la duchesse, il leur baisa les mains, et reçut, d'un cœur gros et contrit, la bénédiction de son maître, qui la lui donna, les larmes aux yeux. Laisse, ami lecteur, laisse aller en paix et en bonne fortune le bon Sancho. Prépare-toi à bien rire », quand tu sauras comment il se conduisit dans son nouvel emploi : en attendant occupe-toi de ce qui advint à son maître cette même nuit. Si tu n'en ris pas, au moins tes lèvres s'entrouvriront-elles par un rire de singe : les aventures de Don Quichotte doivent être accueillies par l'admiration ou par le rire.

L'histoire rapporte qu'à peine Sancho fut-il parti, que Don Quichotte fut attristé de sa solitude, et, s'il lui avait été possible de révoquer la commission, et de lui ôterle gouvernement, il l'aurait fait. La duchesse remarqua sa mélancolie et lui en demanda la cause, ajoutant que si c'était à cause de l'absence de Sancho, elle avait dans sa maison des écuyers, des duègnes et des demoiselles pour le servir selon son désir. Il est vrai, madame, répondit Don Quichotte, je suis sensible à l'absence de Sancho, mais ce n'est point là la cause principale de ma tristesse. Quant aux off.es obligeantes que me fait votre excellence, j'accepte seulement la bonne volonté qui les dicte : pour le reste, je vous supplie de permettre que, dans mon appartement, je sois le seul qui me serve. En vérité, dit la duchesse, il n'en sera pas ainsi : je vous donnerai pour vous servir quatre de mes demoiselles qui sont belles comme des fleurs. — Pour moi, madame, elles ne seraient pas des fleurs, mais des épines qui me piqueraient le cœur ; aussi entreront-elles dans ma chambre, elles, ou rien qui leur ressemble, comme j'ai des ailes pour voler. Si votre grandeur daigne me continuer une faveur que je ne mérite pas, qu'elle me laisse à moi-même et me servir seul les portes closes pour. mettre une muraille entre mes désirs et mon honnêteté ; je ne veux point renoncer à cette coutume par l'excès de libéralité de Votre Altesse, en un mot, madame, je dormirai tout vêtu plutôt que de consentir que personne me

i Espei a dos fanegas de risa.

déshabille. N'en dites pas davantage, seigneur Don Quichotte* répliqua la duchesse : je vais donner ordre que pas même une mouche n'entre dans votre chambre, à plus forte raison une demoiselle. Je ne suis pas femme à vouloir mettre en défaut la décence du seigneur Don Quichotte, car, autant que j'en puis juger, l'honnêteté est au premier rang de. ses vertus. Que votre seigneurie s'habille et se déshabille seule età sa laçon quand et comme il lui plaira, personne n'y apportera d'obstacle : vous trouverez dans votre appartement tous les vases nécessaires à celui qui veut dormir portes fermées, afin qu'aucune nécessité naturelle ne vous force à les ouvrir. Vive mille siècles la grande Dulcinée du Toboso ! que son nom retentisse sur toute la surface du globe, puisqu'elle a mérité d'être aimée d'un si chaste et si vaillant chevalier ! Que leciel favorable fasse pénétrer dans le cœur de Sancho Panea, notre gouverneur, le désir d'achever promptement sa discipline, atin que le monde recommence à jouir de la beauté d'une aussi grande dame! Votre Altesse, madame, répondit Don Quichotte, a parlé d'après son cœur : dans la bouche d'aussi excellentes dames il ne saurait y avoir rien de méchant. Dulcinée recevra plus de gloire et d'honneur dans le monde pour avoir été louée par votre grandeur, que de tous les éloges que pourraient lui donner les bouches les plus éloquentes de la terre. Laissons cela, seigneur, reprit la duchesse; il est heure de souper, et le duc doit nous attendre. Venez donc souper pour vous coucher de bonne heure, car le voyage que vous avez l'ait hier à Candaya n'a pas été si court que vous n'en puissiez ressentir un peu de fatigue. — Je n'en ressens aucune, madame, et j'oserai jurer à Votre Excelleni e que, de ma vie, je n'ai munit'' bête plus tranquille et de plus douce allure que Chevillanl. Je ne sais ce qui a pu déterminer Malambrun à se défaire d'une monture aussi légère, aussi agréable que celle-là, et à la brûler ainsi. On peut s'imaginer, répondit la duchesse, que fâché du mal qu'il a lait à la Trifaldi, à ses compagoesel à d'autres personnes, el des méchantes actions qu'il a du commettre comme enchanteur et sorcier, il a voulu en finir avec les instruments de ses maléfices, el avec le principal en embrasanl Chevillard qui entretenait son humeur vagabonde, le transportant sans cesse de pays en pays; mais.

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