PARTIE II. CHAPITRE XLV. 30l
peuple connaît par cette réponse et mesure l'esprit de son nouveau chef, et se réjouit ou s'attriste de son arrivée. Pendant que le majordome parlait ainsi, Sancho avait les yeux fixés sur de grandes lettres tracées sur le mur de la salle, en face de son siège, et, comme il ne savait pas lire, il demanda ce que signifiait cette peinture. Seigneur, lui répondit-on, cette inscription consacre le jour où votre seigneurie a pris possession de l'île; elle est ainsi conçue : « Tel jour, de tel mois, Je telle année, a « pris possession de cette île le seigneur don Sancho Pança : « puisse-t-il en jouir longues années! » — Et quel est celui qu'on appelle don Sancho Pança? — C'est votre seigneurie, répondit le majordome ; car, dans cette île, il n'est jamais entré d'autre Pança que celui qui maintenant est assis sur ce siège. — Hé bien, frère, je vous avertis que je n'ai point le don, et que personne ne l'a jamais eu dans ma famille : je m'appelle Sancho Pança tout court ; Sancho s'appelait mon père, Sancho mon aïeul ; tous ont été des Panças, sans addition de don ni de dona. Je soupçonne que, dans cette ile, il y autant de dons que de pierres: mais, il suffit, Dieu m'entend, que je garde seulement le gouvernement quatre jours, il pourra arriver que j'échardonne tous ces dons que leur multitude doit rendre importuns comme des mouches. Que le majordome présente sa question, j'y répondrai le mieux que je pourrai, que le peuple s'en attriste ou non.
Au même instant, on vit entrer à l'audience deux hommes, l'un vêtu en paysan, l'autre en tailleur, car il tenait en main des ciseaux; celui-ci dit : Seigneur gouverneur, nous venons devant vous, ce laboureur et moi ; il entra dans ma boutique hier, car, sauf le respect de la compagnie, je suis tailleur juré, Dieu en soit béni, et me présentant un morceau de drap, il me demanda s'il y en aurait assez pour faire un chaperon. J'examinai l'étoffe, et lui répondis que oui. Là-dessus, il s'imagina, comme je le pense, et je devinai bien, que j'avais envie de lui voler quelque peu de son drap, soit malice, soit par suite de la mauvaise opinion que l'on a des tailleurs : il me dit donc de voir s'il n'y aurait pas de l'étoffe pour faire deux chaperons ; je devinai sa pensée, et répondis que oui. Lui, persistant dans son intention perverse, augmenta le nombre des chaperons,
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et moi do répondre autant de oui, si bien que nous en vînmes jusqu'à cinq ; maintenant il vient de me 1rs demander, je les lui donne, et non seulemenl il refuse de me payer ma façon, mais il veut que je lui paye ou que je lui rende son drap, 'l'ont, cela est-il vrai, frère? demanda Sancho au paysan, oui, répondit celui-ci, mais je supplie votre seigneurie de lui faire montrer les cinq chaperons. Volontiers, dit le tailleur. Et, tirant la main île dessous son manteau, il montre cinq petits chaperons posés sur le bout de ses doigts. Voici, dit-il, les cinq chaperons que cet homme me demande : je jure sur mon âme et sur ma conscience qu'il ne m'est pas resté un. pouce de son drap, je m'en rapporte à l'examen des experts. Tous les assistants se mirent à rire d'une contestation si nouvelle, et de ces petits chaperons. Sancho réfléchit un moment, puis il dit : Il me semble que ce procès peut se juger sans de longs délais, et être décidé sur-le-champ avec équité : j'ordonne donc que h' tailleur perde sa façon, le paysan son drap, et que les chaperons soient confisqués au profit des prisonniers. Qu'on ne m'en parle plus.
SMa sentence de la bourse du bercer1 excita l'admiration, ce jugement provoqua la gaieté des assistants. Enfin, on e cuta l'ordre du gouverneur. Parurent ensuite deux vieillards, l'un desquels s'appuyait sur une canne de roseau ; l'autre, qui était sans canne, dit à Sancho : Seigneur, j'ai pieté, il y a l< ■ temps, à ce bonhomme dix écus d'or pour l'aider et lui faire plaisir, sous la condition de me les rendre quand je les lui demanderais. J'ai laissé' passer bien des jours sans les redemander, pour ne pas le mettre dans un plus grand embarras que celui dont je l'avais tiré ; mais le voyant peu soucieux de restituer, j'ai plusieurs fois requis mon payement. Non seulement il s'y refuse, mais il nie la dette , il dit que je ne lui ai jamais prêté dix écus, ou que, si je les lui ai prêtés, il me les a rendus. Je n'ai pas de témoins du prêt, ni de la restitution, puisqu'elle n'a pas eu heu : je voudrais que votre seigneurie lui déférai k serment; s'il jure qu'il me les a rendus, je les lui abandonne, ici, et devant Dieu, nue répondez-vous à cela, bon
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