PARTIE II. CHAPITRE XLV
autant de gravité à la salle que l'eussent fait de véritables duègnes. Dans cette résolution, il se leva de son lit pour aller fermer sa porte, et empêcher la dame Rodriguez d'entrer ; mais en arrivant pour la fermer, déjà la duègne était de retour, sa bougie à la main. En voyant de plus près Don Quichotte, enveloppé dans sa couverture, avec son bonnet et ses bandes, elle eut une nouvelle peur, et, reculant de deux pas : Y a-t-il sûreté, seigneur? lui dit-elle : je ne vois pas comme un signe de grande honnêteté que vous soyez sorti de votre lit. Il est bon que je vous fasse la même demande, répondit Don Quichotte : ainsi dites-moi si je puis être assuré de n'être point attaqué et forcé ? — A qui et de qui demandez-vous cette assurance, seigneur chevalier? A vous et de vous, madame, je ne suis point de marbre, ni vous de bronze ; il n'est pas dix heures du matin, mais minuit, et même un peu plus, à ce que j'imagine ; cette chambre' est plus secrète et retirée que ne dut être la grotte où le traître et audacieux Énée abusa de la belle et trop faible Didon. Mais, madame, donnez-moi la main, je ne veux pas d'autre sûreté que ma continence, ma réserve et le respect qu'inspirent ces coiffes respectables. A ces mots, il luibaisala main droite, qu'il saisit dans la sienne, et la dame la lui abandonna avec la même grâce et la même politesse.
En cet endroit, Cid Hamet fait une parenthèse, et jure par .Mahomet que, pour avoir le plaisir de les voir tous les deux se tenant par la main, de la porte au lit, il eût donné la meilleure robe de deux qu'il avait. Don Quichotte se recoucha, etdofiaRodriguez s'assit sur une chaise, à quelque dislance du lit sans quitter ses lunettes ni sa bougie. Le chevalier se ramassa dans son lit, se couvrit exactement, ne laissant voir que son visage. Tous deux s'étant tranquillisés, Don Quichotte, le premier, rompit le silence : Madame, dit-il, vous pouvez maintenant m'ouvrir votre cœur, et le décharger du fardeau qui l'oppresse, vous serez écoutée par des oreilles chastes et secourue par des œuvres charitables. J'en suis persuadée, seigneur, répondit la duègne. De votre courtoisie et de votre gentillesse, je ne pouvais attendre qu'une réponse aussi chrétienne.
Vous saurez donc, seigneur, que, quoique vous me voyiez sur cette chaise et au milieu du royaume d'Aragon, en habil
de duègne, en Initie aux mépris et aux persécutions, je suis née dans les Asturies, d'Oviedo, et d'une famille alliée aux meilleures du pays. Mon mauvais destin et l'insouciance de mes parents, qui s'appauvrirent bientôt, sans savoir comment, me conduisirent à Madrid, où, par nécessité et pour éviter de plus grands malheurs, je fus placée par mes parents chez une grande dame, en qualité de demoiselle pour travailler : car, j'apprendrai à votre seigneurie que pour faire l'effilé et les ouvrages fins, je n'ai jamais été surpassée par personne. Mes parents me laissèrent en service, et s'en retournèrent dans leur pays, où, peu de temps après, ils quittèrent ce monde pour aller sans doute au ciel, car ils étaient bons chrétienset catholiques. Je demeurai orpheline, réduite au modique salaire, et aux minces avantages qui récompensent dans les palais ces sortes d'ouvrières. Dans le même temps, sans que j'y eusse donné lieu, un écuyer de la maison devint amoureux de moi : c'était un homme d'un âge mùr, barbu, d'un extérieur grave, et surtout noble comme le roi, car il était montagnard '. Nous ne pûmes conduire nos amours si secrètement qu'ils ne vinssent, aux oreilles de ma maîtresse, qui, pour éviter les caquets et les propos, nous maria en face de la sainte Église catholique romaine. De notre union naquit une fille, pour achever mon malheur; non que je mourusse en couches, car les miennes furent heureuses et à terme, mais parce que peu de temps après je perdis mon mari, qui mourut d'une frayeur dont vous seriez surpris, si j'avais le loisir de vous la raconter. Là dessus, elle se mit à pleurer avec beaucoup d'attendrissement. Pardonnez, seigneur, continua-t-elle, mais je n'ensuis pas maîtresse, toutes les fois que je me rappelle ce triste événement, mes yeux se remplissent de larmes. Vrai Dieu ! avec quelle dignité il conduisait ma maîtresse en croupe sur une puissante mule, noire comme du jais ! car, dans ce temps-là, on ne faisait point usage de coches ni de chaises comme aujourd'hui, et les dames montaient en croupe derrière leurs écuyers. Je ne puis m 'empêcher de vous raconter celte lamentable histoire, afin de vous faire connaître le zèle et les attentions de mon bon époux.
1 Montaftet, Montagnard né dans les ■ où se rett-
rèrcnl Pelage et ses compagnons.