‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 205 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE XL1X · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE XL1X

plus ils sont pourris, meilleur ils sentent ; il peut y mettre tout ce qu'il voudra pourvu que ce soit choses qui se mangent. Je reconnaîtrai sa peine, et la payerai quelque jour. Et que personne ici ne se rie de moi, car nous sommes, ou nous ne sommes pas ; vivons tous, et mangeons en paix et bonne compagnie. Quand Dieu nous envoie le jour, il l'envoie pour tout le monde. Je gouvernerai cette île comme de droit, et sans souffrir d'avanie à personne. Que chacun ait l'œil ouvert et se tienne en garde, car je vous avertis que le diable est aux champs, et si j'en ai sujet, on verra merveilles. Faites-vous miel, les mouches vous mangent.

Certes, seigneur gouverneur, dit le maître d'hôtel, votre seigneurie a bien raison dans tout ce qu'elle vient de dire. Au nom de tous les habitants de l'île, je vous suis garant qu'ils vous serviront avec exactitude, amour et bienveillance : l'exquise manière de gouverner dont vous avez fait preuve dès les premiers instants, ne leur permet pas de faire ou même de penser rien qui soit contraire à ce qu'ils vous doivent. Je le crois, répondit Sancho : ce seraient des imbéciles s'ils agissaient ou pensaient autrement. Je le répète, qu'on ait soin de moi et de mon grison, voilà le point important. Quand il en sera temps, nous ferons la ronde : mon intention est de purger l'île de toute espèce d'immondices, et de tous vagabonds, fainéants et débauchés. Vous saurez, mes amis, que, dans un État, les paresseux et les vagabonds sont comme les frelons dans les ruches ; ils mangent le miel produit par les abeilles laborieuses. Je veux protéger les laboureurs, garantir aux gentilshommes tous leurs droits, récompenser Jes gens vertueux, et surtout respecter la religion et ses ministres. Qu'en dites-vous, mes amis? ai-je raison ou si ma tète est fêlée? Seigneur, répondit le majordome, je suis en admiration de voir un homme sans lettres comme vous (car je crois bien que vous n'en connaissez aucune), dire tant de bonnes choses, si pleines de sentences, de raison, et si loin de ce qu'attendaient de votre esprit ceux qui nous ont envoyés ici et nous-mêmes. Chaque jour on voit dans le monde des choses nouvelles : les plaisanteries se changent en réalités, et les moqueurs se trouvent moqués.

La nuit arriva, et Sancbo soupa avec, la permission du docteur Recio. ils se préparèrent ensuite à faire la ronde, et il sortit accompagné du majordome, du secrétaire, du maître d'hôtel et du chroniqueur, chargé de recueillir ses faits et gestes; venaient ensuite des greffiers et des alguazils, en si grand nombre, qu'ils auraient formé un médiocre escadron. Sancho marchait au milieu d'eux, avec sa baguette, rien n'y manquait. A peine eurent-ils parcouru quelques rues qu'ils entendirent un cliquetis d'épées : ils accoururent, et trouvèrent deux hommes seuls qui se battaient, et qui, voyant venir la justice, s'arrêtèrent. L'un d'eux dit : Au nom de Dieu et du roi, peut-on souffrir qu'on vole dans ce bourg, et qu'on y détrousse les passants au milieu des rues? Calmez-vous, homme de bien, dit Sancho, et contez-moi la cause de cette querelle : je suis le gouverneur. Je vais la dire en peu de mots, seigneur, répondit l'autre. Vous saurez que ce gentilhomme vient de gagner, dans cette maison de jeu en face, plus de mille réaux, et Dieu sait comment. J'étais présent; j'ai jugé en sa faveur plus d'un coup douteux, contre le témoignage de ma conscience. Il s'est retiré avec son gain, et, lorsque j'espérais qu'il me donnerait au moins un écu en présent, comme c'est la coutume avec les hommes de condition comme moi, qui sommes témoins pour juger les coups et pacifier les querelles, il a promptement emhoursé son argent, et est parti. Je l'ai suivi, et par bonnes et douces paroles, je lui ai demandé de me donner ne fût-ce que huit réaux : il me connaît pour homme d'honneur, et sait que je ne possède office ni bénéfice, parce que mes parents ne m'ont rien laissé ni rien appris; mais ce voleur plus larron que Cacus, plus filou qu'Andradilla, n'a voulu me donner que quatre réaux. Voyez, seigneur gouverneur, quel peu de vergogne et de conscience! Si votre seigneurie ne fût pas survenue, j'allais lui faire regorger son gain, et lui apprendre à mettre le poids dans la balance. Que répondezvous à cela? dit Sancho à l'autre homme. Ce qu'il vous a dit est vrai, seigneur, répondit celui-ci. Je n'ai voulu lui donner que quatre réaux, parce que je les lui donne souvent: ceux qui attendent ainsi quelque profil doivent être modérés, et recevoir de bonne grâce ce qu'on veul bien leur donner, sans

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