‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 206 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE XLIX. ;J2l · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE XLIX. ;J2l

prétendre entrer en compte avec les gagnants, à moins qu'ils ne sachent que ce sont des fripons, et que leur gain n'est pas légitime. La meilleure preuve que je suis homme de bien, et non larron, comme le prétend cet homme, c'est que je ne voulais lui rien donner : toujours les voleurs sont à la merci des spectateurs qui les connaissent. C'est la vérité, dit le majordome : voyez, seigneur gouverneur, ce que vous voulez faire de ces deux hommes. — Ce qu'il y a à faire ? le voici, répondit Sancho : Vous, gagnant, bien ou mal, délivrez tout à l'heure à votre ennemi cent réaux, et vous en débourserez, en outre, trente pour les prisonniers. Et vous, qui n'avez office ni bénéfice , et qui vivez comme un vagabond , emportez vos cent réaux, et demain sortez de cette île pour n'y rentrer de dix ans, sous peine, si vous y manquez, d'achever le compte dans l'autre vie. Car je vous accrocherai moi-même au gibet, ou du moins le bourreau, par mes ordres, et qu'aucun des deux ne réplique, ou je le châtierai de ma main. L'un donna, l'autre reçut; celui-ci sortit de l'île, l'autre retourna dans sa maison , et le gouverneur s'écria : Ou le pouvoir me manquera, ou je supprimerai ces maisons de jeu, car. je les crois fort préjudiciables. Pour celle-ci, dit un greffier,, je ne crois pas que vous puissiez la supprimer, car elle appartient à un grand personnage, qui perd plus, sans comparaison, tout le long de l'année qu'il ne gagne avec les cartes. Mais votre seigneurie pourra exercer son autorité sur d'autres repaires de moindre importance, qui sont les plus dartgereux, et ceux où il se commet le plus de méfaits. Les fameux filous n'osent pas exercer leur industrie dans les maisons des seigneurs et gens de qualité, et, puisque la passion du jeu est malheureusement devenue générale, il vaut mieux que l'on joue dans les grandes maisons que dans celles de quelques artisans, où l'on retient un malheureux la moitié de la nuit pour l'écoicher tout vif. Greffier, dit Sancho, je sais qu'il y a beaucoup à dire làdessus.

En ce moment, parut un archer qui avait saisi un jeune homme. Seigneur gouverneur, dit l'archer, ce jeune homme venait droit à nous ; mais, dès qu'il a aperçu la justice, il a touillé les talons, et s'est mis à courir connue un daim, ce qui

nous a fait soupçonner que c'était quelque malfaiteur : je l'ai poursuivi, et, s'il n'était pas tombé en courant, je n'aurais jamais pu l'atteindre. Pourquoi fuyais-tu ? dit Sancho. — Pour éviter les questions des gens de justice. —Quel est ton état?

— Tisserand. — Et que tisses-tu? — Des fers de lances, avec votre permission. — Ah ! tu es un railleur, et tu te mêles de faire le bouffon ; c'est fort bien. Et où allais-tu maintenant?

— Prendre Pair. — Et où prend-on l'air, dans cette île? — Là où il souffle. — Bien répondu, et en garçon avisé ; mais écoute : suppose que je suis Pair, que je te souffle en poupe, et que je le pousse en prison. Gardes, saisissez-le, et je tâcherai qu'il dorme cette nuit à l'abri de l'air. Par Dieu, dit le jeune homme, vous me ferez dormir en prison tout comme vous me ferez roi.

— Et pourquoi ne t'y ferais-je pas dormir? N'ai-je pas le pouvoir de te faire arrêter et de te relâcher, comme bon me semble? — Quel que soit votre pouvoir, il n'est pas suffisant pour me faire dormir en prison. — Comment, il n'est pas suffisant? conduisez-le promptcment : il verra qu'il se trompe, el si le geôlier, voulant user envers lui de générosité intéressée, lui laisse faire un pas dehors, je le condamne d'avance à deux, mille ducats d'amende. — Tout ceci n'esPqu'une plaisanterie; mais le fait est qu'il n'y a puissance humaine qui puisse me faire dormir en prison. — Dis-moi, démon, us-tu quelque esprit qui vienne te délivrer et t'ôter les fers que je te vais faire mettre? Seigneur, répond le jeune homme de fort bonne grâce, parlons raison et venons au but. Supposez que vous m'avez envoyé en prison, que l'on m'ait mis des fers et des chaînes, qu'on m'ait jeté au cachot, qu'on ait menacé le geôlier des plus graves peines s'il me laisse sortir el qu'il exécute son ordre ; avec, cela, si je ne veux pas dormir, et si je reste toute la nuit les yeux ouverts, avez-vous le pouvoir de me faire dormir malgré moi? Non certes, dit le secrétaire, cet homme a raison. De sorte, dit Sancho, que tu ne dormirais pas, uniquement parce que cela ne sciait pas la volonté, et non pour contrevenir à la mienne? — Certes, seigneur, et je n'y songe point. — lié bien ! va-l'en, à la garde de Dieu, dormir dans la maison, et que Dieu te donne un hou sommeil, je ne veux pas t'en priver. Mais je te conseille de ne plus railler avec la justice, parce

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