PARTIE II. CHAPITRE LI. :!4<J
« mèdessont la diète, el encore la diète, jusqu'à réduire les « gens à n'avoir que les os bien nets, comme si la faiblesse « n'était pas un mal pire que la lièvre. En un mot, il me tue « par la faim et je meurs de dépit : j'avais pensé venir dans ce « gouvernement pour manger chaud., boire froid, et délasser « mon corps sur la plume et dans les draps de Hollande, et je « fais pénitence comme un ermite; mais comme ce n'est point « de ma volonté, je pense qu'à la fin le diable m'emportera.
« Jusqu'à ce jour je n'ai encore touché aucun droit ni reçu « de présents, et je ne sais d'où cela provient, car on m'a « dit ici que les gouverneurs qui viennent dans cette île, tou- « chent, avant d'entrer en fonctions, de grosses sommes d'ar- «gent que leur donnent ou leur prêtent les habitants, que telle « est la coutume dans tous les gouvernements et non seule- « ment en celui-ci.
c En faisant la ronde cette nuit j'ai rencontré une belle fille « en habit d'homme, et son frère en habit de femme. Mon maî- « tre d'hôtel est devenu amoureux de la jeune fille, et l'a choisie « en idée pour sa femme, à ce qu'il dit. Moi, j'ai choisi le jeune « homme pour en faire mon gendre. Nous devons agiraujour- « d'hui, conformément à nos idées, auprès du père des deux « jeunes gens ; c'est un gentilhomme aussi vieux chrétien qu'on « le puisse désirer : il se nomme Diego de la Llana.
« Je visite les marchés comme vous me le conseillez ; j'ai « trouvé hier une marchande qui vendait des noisettes nou- « velles ; j'ai découvert qu'elle avait mêlé aux noisettes nou- « velles une égale quantité de noisettes vieilles, vides et pourries; « j'ai confisqué le tout pour les enfants de la doctrine, qui sau- « ront bien les distinguer, et je l'ai condamnée à ne pas entrer «de quinze jours au marché : on m'a dit que j'avais bien fait. « Ce que je peux dire à votre grâce est que l'opinion ici est « qu'il n'y a pas de pires gens que les revendeuses des marchés. « Elles sont toutes dévergondées, sans âme et sans conscience. « Je le crois, car j'ai remarqué la même chose dans d'autres « endroits.
« Je suis bien content que madame la duchesse ait écrit à ma « femme Thérèse, et lui ait envoyé le cadeau que vous dites. Je « m'efforcerai de lui en témoigner ma reconnaissance en temps
« et lieu. Je vous prie de lui baiser les mains de ma part, et « de rassurer que sou bienfait n'est pas tombé dans un sac « percé, comme elle le connaîtra à l'œuvre. Je désirerais bien «que vous n'eussiez point de démêlé radieux avec ceux qui « sont mes seigneurs, car si vous vous brouillez avec eux, il « est certain qu'il m'en reviendra du désavantage. D'ailleurs, « il ne serait pas bien, lorsque vous me conseillez d'avoir de la « reconnaissance, d'en manquer vous-même envers ceux qui « vous ont si bien accueilli, traité, fêté dans leur château.
« Je ne comprends pas ce que vous medilesdeségratiguures « des chats ; toutefois j'imagine que ce doit être un decesmau- « vais tours qu'ont coutume de vous jouer les méchants en- « chanteurs : je le saurai quand nous nous verrons. Je désirerais « bien vous envoyer quelque chose, mais je ne sais quoi, si ce « n'est quelques canules de seringues : on en ajuste ici avec « des vessies fort habilement. Au reste, si le gouvernement « dure, je chercherai quelque chose à vous envoyer, pan ou « manche. Si ma femme Thérèse m'écrit, je vous prie de payer « le port de la lettre et de me l'envoyer. J'ai grand désir d'avoir « des nouvelles de ma maison, de ma femme et de mes enfants. « Dieu vous délivre, seigneur, des maléfices des enchanteurs, «et me fasse conduire en paix les affaires de ce gouverrfe- « ment, ce dont je doute fort, car je crois bien le quitter avec « la vie, à la manière dont me traite le docteur Pedro Itecio.
« Le serviteur de votre seigneurie,
« SANCUO PANÇ.Y, LE (lOlVEltNLl.R. »
Le secrétaire ferma la lettre et expédia aussitôt le courrier, et les mystificateurs se réunirent pour convenir entre eux des moyens de mettre fin au gouvernement de Sancho. Pour lui, il passa la soirée à faire quelques ordonnances relatives à la bonne administration de ce qu'il croyait une ile. Il défendit les i evendeurs de comestibles, niais il permit de faire venir du vin d'où l'on voudrait, pourvu qu'on déclarât l'endroit d'où il était, afin que le prix en lut taxé suivant la qualité et la réputation. Il voulut que ceux qui feraient de fausses déclarations, ou qui mettraient de l'eau dans le vin, fussenl punis de morl.