‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 220 sur 310 · CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LU

Où est racontée l'aventure de la seconde duègne Poloridç, ou affligée, autrenient appelée duiia Rodriguez.

Cid Hamct rapporte que Don Quichotte étant déjà guéri de ses égratignures, trouva que la vie qu'il menait dans ce château était tout à fait contraire à l'ordre de chevalerie qu'il professait. Il se détermina donc à demander au duc et à la duchesse la permission de partir pour Saragosse dont les fêtes approchaient, espérant gagner le harnais que Ton donnait pour prix au vainqueur. Étant donc un jour à table avec eux, il commençait l'explication et la requête, quand on vit entrer subitement dans la salle deux femmes, comme on le reconnut ensuite, couvertes de deuil de la tète aux pieds. L'une d'elles, s'avançant vers Don Quichotte, tomba à ses pieds, se jeta tout de son long à terre, et, la bouche collée à ses pieds, poussa des gémissements si tristes, si profonds et si douloureux, que tous les assistants en furent émus de compassion. Le duc et la duchesse pensaient bien que c'était quelque nouveau tour que leurs gens jouaient à Don Quichotte. Cependant les soupirs de cette femme étaient si pressés, ses gémissements, ses pleurs semblaient si naturels, qu'ils ne savaient qu'en penser. Don

362 lxi.N QUICHOTTE.

Quichotte, attendri, lit relever la dame affligée, el la conjura

de relever le voile qui couvrait son visage éploré. Elle obéit, et l'on reconnut, ce que jamais on n'eût soupçonné, la figure de dofia Rodriguez, la duègne delà maison. L'autre dame, en deuil était su fille, abusée par le fils du riche laboureur. Celte vue surprit tous ceux qui la connaissaient et les maîtres du château plus que personne : quoiqu'ils connussent bien la duègne pour sotte et de bonne pâte, ils ne la croyaient cependant point capable de faire des folies. Dofia Rodriguez se retournant vers les seigneurs, leur dit : Vos Excellences m'accorderont-elles la permission d'adresser ma prière à ce chevalier? il en est besoin pour bien sortir de la position où m'a jetée l'audace d'un méchant villageois. Parlez à votre aise et tant que vous voudrez au seigneur Don Quichotte , lui répondit le duc. Valeureux chevalier, dit-elle en se tournant vers Don Quichotte ci lui adressant la parole, je vous ai depuis longtemps instruit de l'outrage qu'un méchant laboureur a fait à ma fille chérie. C'est cette infortunée qui est ici présente. Vous m'avez promis de la protéger et de redresser le tort qu'on lui a fait. .Maintenant j'apprends que vous vous disposez à quitter ce château, pour aller chercher les glorieuses aventures que Dieu vous accordera. Mais, avant de vous remettre en course, j'aurais désiré vous voir adresser un déti à ce barbare indompté et le forcer d'épouser ma tille en accomplissement de la parole qu'il lui a donnée avant que d'abuser d'elle. Penser obtenir justice de monseigneur le duc, c'est demander des poires à un orme, vous en savez la raison, que je vous ai déclarée : sur ce, je prie le Seigneur de vous accorder une entière prospérité, et de ne pas nous abandonner. A cette requête, Don Quichotte, d'un air grave, d'une noble contenance répondit: Bonne duègne, modérez vos pleurs, ou plutôt séchez-les, laites trêve à vos soupirs; je prends sur moi de faire rendre justice à votre fille. Elle aurait mieux lait, sans doute, de ne pas croire aussi légèrement les protestations des amants, ils sont pour la plupart prompts à promettre, et lents à tenir leur parole. Avec la permission de monseigneur le duc, je vais sur-le-champ me mettre en quête de ce jeune pervers; je le trouverai; je le délierai, et je le tuerai s'il refuse de tenir sa promesse. Le point principal de ma pro-

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