PARTIE II. CHAPITRE LU
tession est de pardonner aux humbles et de châtier les superbes, je veux dire de secourir les malheureux et de punir les oppresseurs. Il n'est pas nécessaire, dit le duc, que votre seigneurie se donne la peine d'aller chercher le paysan dont se plaint cette bonne duègne, et il n'est pas besoin de mon consentement pour le défier. Je le tiens pour défié ; je me charge de lui faire connaître ce défi, de le lui faire accepter; il viendra se défendre dans ce château, où je vous assurerai à tous deux le champ clos en observant toutes les conditions exigées en semblables circonstances, donnant égale protection à chacun, comme doivent le faire tous les princes qui accordent le champ libre à ceux qui combattent dans leurs domaines. Avec cette assurance, dit Don Quichotte, et la permission de Votre Grandeur, je déclare que, pour cette fois, je mets de côté ma noblesse, je descends à la bassesse de l'offenseur, je me fais son égal, pour lui donner le pouvoir de se mesurer avec moi. Ainsi quoiqu'absent, je le défie ici solennellement, en raison du tort qu'il a fait en trompant cette infortunée, qui était fille, et qui, par sa faute, ne l'est plus, et je le somme de tenir la parole qu'il lui a donnée d'être son légitime époux, ou de se préparer à périr. En achevant ces mots, il ôta son gant et le jeta au milieu de la salle : le duc le releva et répéta qu'il acceptait le défi au nom de son vassal, assignait le terme à six jours de là., le champ-clos dans la place du château , les armes , celles que portent les chevaliers, la lance, l'écu, la cotte de mailles, et toutes les autres pièces, sans fraude, sans supercherie, sans aucune superstition ', examen fait par les juges du camp. Mais, avant tout, dit-il, il est nécessaire que cette bonne duègne et son imprudente fille remettent formellement leur droit entre les mains du seigneur Don Quichotte, sans quoi rien ne se peut faire et le défi serait nul. Je le lui remets et confie, dit la duègne ; et moi pareillement, ajouta la tille, toute honteuse et en pleurs. Cet accord fait, et le duc ayant réfléchi sur la conduite à tenir en cette conjoncture, les dames en deuil se retirèrent. La duchesse ordonna que, de ce moment, elles ne lussent plus traitées en domestiques, mais bien en dames aventurières, qui venaientchez
' C'est-à-dire sans amulettes, talismans, reliques et autres objets bruits.
;,,i DON QUICHOTTE.
elle réclamer justice. Ou leur donuadonc un logement à part;
elles fuient servies comme étrangères, au grand étonnement des
autres domestiques, qui ne savaient où aboutiraient la sottise et l'indiscrétion de la dame Rodriguez et de sa fille mal avisée, lui ce moment, pour achever d'égayer la fête et bien terminer le repas, on vit entrer dans la salle le page qui avait porté les lettres elles présents à Thérèse Pança , femme du gouverneur Sancho. Son arrivée réjouit beaucoup les seigneurs, impatients de savoir ce qui lui était advenu dans son voyage. Questionné sur ce point, le page répondit qu'il ne pouvait, ni publiquement ni en peu de mots, rendre compte de ce qu'on lui demandait; que Leurs Excellences voulussent bien le remettre au moment où elles seraient seules et lire en attendant les lettres dont il était porteur : et tirant deux lettres il les mit aux mains de la duchesse. Sur l'une était écrit : Pour madame la duchesse h ■Ile, je ne sais où; l'autre portait : A mon mari Saneho Pança, gouverneur de l'ile Barataria ; que Dieu lui accorde plus d'an* tiers qjïà moi-même, La duchesse, comme on dit, ne cuisait pas le pain d'impatience. Elle ouvrit sa lettre, la lut seule, et, voyant qu'elle pouvait être lue à voix liante, elle la répéta pour le duc et tous les assistants. La lettre était ainsi conçue:
LETTRE DE THÉRÈSE TANÇA Ô la duchesse.
« Madame, la lettre que m'a écrite Voire Grandeur m'a causé « beaucoup de plaisir, et en vérité je la désirais ardemment. La « chaîne de corail est fort bonne, et l'habit de cliasse de mon « mari ne lui cède en rien. Tout le village est fort joyeux de ce « que votre seigneurie a fait gouverneur Sancho, mon mari ; « pourtant personne ne veut le croire, surtout le curé, maître « Nicolas le barbier, etSamson Carraseo Febachelier; mais cela « ne me fait rien, et, puisque la chose est, que chacun dise ce « qu'il voudra; cependant s'il faut dire vrai, si la chaîne et « l'habit n'étaient venus, je ne l'aurais pas cru non plus, car « tous les gens de l'endroit regardent mon mari comme une a hète, et ne peuvent imaginer à quel gouvernement peut être « bon celui qui sort de gouverner des chèvn eulegarde