‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 226 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE LUI · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE LUI

l'humidité du sol, et, sans prendre de robe de chambre ni rien qui y ressemblât, il ouvrit la porte de sa chambre, au moment où, par un corridor, il vit venir plus de vingt personnes avec des flambeaux, l'épée nue et criant à tUe-lête : Aux armes, aux armes, seigneur gouverneur, il est entré dans file une foule d'ennemis ; nous sommes perdus si votre valeur et votre habileté ne viennent à notre secours. La troupe bruyante s'approcha en désordre de l'endroit où Sancho restait tout interdit de ce qu'il voyait et entendait, et quand ils l'eurent joint l'un d'eux lui dit : Que votre seigneurie s'arme promptement si elle ne veut se perdre, et toute l'île avec elle. A quoi bon m'armer ? répondit Sancho ; sais-je ce que c'est que des armes et des secours? Il vaut bien mieux laisser cela à mon maître Don Quichotte : en deux tours de main il dissipera les ennemis et nous mettra en sûreté. Quant à moi, pauvre pécheur, je n'entends rien aux combats. Ah ! seigneur gouverneur, dit un autre, quelle mollesse est ceci, armez-vous ; nous vous apportons des armes offensives et défensives. Sortez sur la place, soyez notre guide et notre capitaine ; c'est à vous de l'être, puisque vous êtes notre gouverneur. Que l'on m'arme, à la bonne heure, répliqua Sancho. Aussitôt on lui appliqua sur la chemise, sans lui laisser prendre d'autre vêlement, deux grands boucliers dont on s'était pourvu, l'un par devant, l'autre par derrière : on lit passer les bras par des échancrures pratiquées à dessein, et on l'entoura avec des cordes, de manière qu'il se trouva muré et emboîté, droit comme un fuseau, sans pouvoir plier les genoux ni faire un pas. On lui mit en main une lance sur laquelle il s'appuya pour pouvoir se soutenir. Ainsi équipé, ils lui dirent de marcher, de les guider, de les animer, et qu'étant leur boussole, leur fanal, leur étoile, les affaires iraient bien. Comment voulez-vous que je marche, malheureux que je suis? répondit Sancho, je ne saurais faire jouer les rotules des genoux enchâssé comme je le suis entre cesdeux planches si bien liées à ma chair. Ce que vous pouvez faire, c'est de me prendre dans vos bras et de me poser en travers, ou debout, en quelque poterne que je garderai au moyen de cette lance, ou de mon corps. Marchez, seigneur gouverneur, dit un homme delà troupe, c'est plutôt la peur que les planches qui vous en cm-

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pêchenl; achevez, remuez-vous, il se fait lard, les ennemis froissent en nombre, le tumulle augmente, le péril presse. Excité

parles exhortations et les reproches, le pauvre gouverneur essaya de se mouvoir, et tomba à terre si lourdement qu'il crut s'être mis en pièces. Il demeura comme une tortue enfermée dans ses écailles, comme un quartier de lard entre deux huches, ou comme une barque engravée dans le sable; sa chute n'inspira aucune pitié à ces moqueurs. Au contraire ils éteignirent les torches, ils redoublèrent les cris aux armes, passant sur le corps du pauvre Sancho, donnantde grands coups d'épée sur les boucliers, de sorte que, s'il n'eût rentré sa tète, le malheureux gouverneur s'en fût mal trouvé. Ramassé dans cette étroite enveloppejl suait d'angoisse, et conjurait Dieu de tout son cœur de le délivrer de ce péril. Les uns trébuchaient sur lui, les autres tombaient; il y eut tel qui monta sur lui, s'y tint pendant quelque temps, et là, comme d'un donjon, commandait les manœuvres, et criait : Ici, les nôtres, c'est par là que charge l'ennemi, gardez ce guichet, fermez cette porte, rompez ces échelles, apportez les pots à feu, la poix, la résine, les chaudières d'huile bouillante, barricadez les rues avec des matelas. Enfin, il nommait rapidement tous les attirails, instruments et machines de guerre, dont on se sert pour défendre une ville assiégée. Le pauvre Sancho, tout froissé, tout moulu, écoutait tout, soutirait et disait en lui-même : Oh ! si Dieu voulait que cette ile fût tout à fait perdue, et que je fusse mort, ou tiré de cette grande angoisse ! Le ciel écouta sa prière. Au moment où il l'espérait le moins, il entendit crier : Victoire! victoire! les ennemis se retirent vaincus! Holà, seigneur gouverneur, levez-vous, venez jouir de la victoire et partager les dépouilles que nous avons enlevées à l'ennemi par la force de cet invincible bras. Relevez-moi, dit d'une voix dolente Sancho tout meurtri. On l'aida à se relever, et, remis sur pied : L'ennemi que j'ai vaincu, dit-il, je veux qu'on mêle cloue au front; quant aux dépouilles, je ne veux point les partager, mais je prie, je supplie u\\ ami, si j'en ai un ici, de me donner un coup de vin, pour sécher, arrêter ma sueur, car je suis tout en eau. On l'essuya, on lui donna du vin, on délia les boucliers ; il s'assit sur son ht, et s'évanouit de fatigue, de trouble el de frayeur. Les railleui

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