‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 227 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE LUI · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE LUI

repentaient d'avoir poussé la plaisanterie si loin ; mais leur regret se dissipa quand ils virent Sancho reprendre ses esprits. Il demanda quelle heure il était, on lui dit que le jour commençait à poindre. Alors, sans dire un mot de plus, il se mit à s'habiller tout enseveli dans ce silence. Tous le regardaient et attendaient impatients desavoir ce qu'allait amener l'empressement avec lequel il s'habillait. Il se vêtit enfin, et peu à peu, parce qu'il était tout froissé, et ne pouvait aller vile; il se rendit droit à l'écurie, suivi de tous lesassistants. Arrivé près du grison, il l'embrassa, lui donna sur le front le baiser de paix, et, non sans larmes dans les yeux, il lui dit: Viens ici, mon ami, mon compagnon, toi qui as partagé mes travaux et mes misères. Quand nous étions ensemble, je n'avais d'autre pensée, d'autre soin que d'entretenir ton harnais, et de nourrir ton gentil corps. Mes heures, mes jours, mes ans étaient heureux. Mais, depuis que je t'ai délaissé, depuis que j'ai voulu monter sur les tours de l'ambition et de l'orgueil, il m'est entré dans l'àme mille misères, mille travaux, quatre mille inquiétudes. Tout en parlant ainsi, Sancho sanglait son àne sans que personne dit mot. L'une bâté, il monta dessus, avec grande peine ; puis s'adressant au majordome, au secrétaire, au maître d'hôtel, au docteur Pedro Recio, et à tous ceux en grand nombre qui étaient présents : Ouvrez-moi lechemin, seigneurs, leur dit-il, et laissezmoi retourner à mon ancienne liberté. Souffrez que j'aille chercher ma vie passée, qui me ressuscitera de la mort présente. Je ne naquis point pour être gouverneur, pour défendre des îles et des cités contre les ennemisqui viennent les assaillir, .le m'entends mieux à labourer, à remuer la terre, à tailler et sarcler la vigne, qu'à faire des lois, à défendre les provinces et les royaumes. Saint Pierre est bien à Rome : je veux dire que chacun est à sa place dans le métier pour lequel il est né. Un hoyaudanslamainme siedmieux qu'un sceptre de gouverneui. J'aime mieux me rassasier de soupe à l'oignon, que d'être soumis à la ration d'un impertinent médecin qui me fait mourir de faim. J'aime mieux dormir à l'ombre d'un chêne en été, m'envelopper à mon gré dans un vêtement de peau à deux poils en hiver, que me coucher avec les soucis du gouvernement, entre des draps de Hollande, elm'habillcr de martres zibelines. Quo n. ?t

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vus seigneuries soienl avec Dieu, ei disent à mon seigneurie duc que nu je suis né, nu je me retrouve, je n'ai ni perdu ni né; je veux dire que je suis entré sans denier ni maille au gouvernement, et j'en sors de même, bien diflerenl des autres gouverneurs d'îles. Écartez-vous, laissez-moi aller; je vais me faire mettre des emplâtres, car je crois avoir toutes les côtes brisées, grâce aux ennemis qui se sont promenés toute la nuit sur mon corps.

Non, seigneur gouverneur, dit le docteur Recio, il n'en sera pas ainsi, je vais donnera votre seigneurie un breuvage contre les chutes et les meurtrissures, qui vous rétablira promplement dans toute votre vigueur. Quant au manger, je vous promets de m'amender et de vous laisser manger abondammenl tout ce que vous voudrez. Tu piaules trop tard1, répondit Sancbo; je reste ici tout comme je me fais Turc. On ne m'attrape pas deux fois • sur mon Dieu, je garde ce gouvernement, et tout autre qu'on pourrait m'offrir, fût-ce entre deux plats, je l'accepte comme je vole au ciel sans ailes. Je suis delà race des Pança, qui tous sont têtus : quand une foisilsont ditnon, c'est non, quoiqu'il soitpair, en dépit de tout le monde. Je laisse dans cette écurie les ailes de \a fourmi qui m'avaient élevé en l'air pour me faire manger par ^es hirondelles et autres oiseaux ; allons terre à terre ; m nés pieds ne sont pas ornés de soulierspiquésde cordon, m, au m< uns ne manquerai-je pas de chaussures de corde. Chaque brebis avec sa pareille, et que personne n'allonge la jambe plus que le drap n'est long. Et laissez-moi passer, car il se lait tard.

Seigneur gouverneur, dit le majordome, nous vous laisserons volontiers partir, quoiqu'il nous tache beaucoup de vous perdre; car votre jugement et votre conduite chrétienne vous font vivement regretter. .Mais on sait que tout gouverneur, avant de quitter la place qu'il occupe, est tenu de rendre (■miii], tes. Rendez doue le vôtre pour les dix jours de votre gouvernement, et allez en paix. Personne n'a droit de me demander de coinpt<-, répondit Sancho, si ce n'est celui qu'en chargera

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