II
raisonnement que fait là notre hôte, dit l'hôtelier, je vous • lis que je n'ai ni poules ni poulets, et vous voulez que j'aie des œufs. Laissons là les poules et demandez d'autres délicatesses. — Au nom de Dieu, finissons, et dites-moi sans plus discourir ce que vous avez. — Seigneur hùte, dit le tavernier, j'ai véritablement et réellement deux pieds de bœuf que vous prendriez pour des pieds de veau, ou deux pieds de veau qui sont comme des pieds de bœuf. Ils sont cuits avec des pois, de l'oignon et du lard, et, à l'heure qu'il est, ils semblent dire : Mangez-moi, mangez-moi. — Je les marque et les retiens pour moi ; que personne n'y touche , je les payerai mieux qu'un autre; il n'y a rien qui puisse être si fort à mon goût, et je me soucie peu qu'ils soient de bœuf ou de veau. — Personne n'y touchera, seigneur, car les autres hôtes que j'ai sont gens de qualité ; chacun a son cuisinier, son maître d'hôtel et son office. — Pour la qualité, vous ne pouvez pas en trouver de plus relevée que chez mon maître. Mais sa profession ne lui permet pas d'avoir sommelier ni maître d'hôtel : nous couchons au milieu des prés, et là nous nous rassasions de nèfles ou de glands. Telle fut la conversation de l'hôtelier et de Sancho, qui ne voulut pas la pousser plus avant, ni répondre à la demande qui lui avait déjà été adressée sur la profession de son maître. L'heure de souper vint, Don Quichotte se retira dans sa chambre. L'hôtelier apporta le ragoût tel qu'il se trouvait, et le chevalier s'assit fort à propos pour manger.
Dans la chambre voisine, dont il n'était séparé que par une mince cloison, Don Quichotte entendit qu'on disait : Par votre vie, seigneur don Geronimo, lisez donc un autre chapitre de la seconde partie de Don Quichotte de la Manche J en attendant le souper. Le chevalier n'eut pas plus tôt entendu son nom qu'il était debout. Il prêta une oreille attentive, et entendit que ce Geronimo répondait: Et comment voulez-vous, seigneur don Juan, que nous lisions ces extravagances? celui qui a lu la pre-
i Cervantes a ici en vue cette seconde partie du Don Quichotte que piiMia,
en H'.ii. nu Aragon ais, son ennemi, sous le pseudonyme du licencié Alonzo
l ellaneda, nOtwalde laVfUh à . Ce livre, plein
île envenimés, causa beaucoup de chagrin à
, i - . le traduisit ou plutôt l'imita en 4704, in-8°, 3 vol.