PARTIE 11. CHAPITRE IX. ill
de manière que je prends à ma charge non seulement les miennes , mais celles des autres. Cependant , grâces en soient rendues à Dieu, quoique je me trouve engagé dans ce labyrinthe de désordres, je ne perds point l'espérance d'en sortir et d'atteindre un port tranquille. Don Quichotte s'étonna d'entendre Roque parler si raisonnablement, car il était fermement persuadé que parmi ceux qui font métier de dépouiller les voyageurs, de voler, de tuer, il ne pouvait pas s'en trouver un seul qui fût capable d'une bonne pensée. Seigneur Roque, dit-il, le seul moyen de recouvrer la santé est de bien connaître sa maladie, et de consentir à prendre les remèdes que le médecin ordonne. Votre grâce est malade, elle connaît son mal, et le ciel, ou pour mieux dire Dieu, qui est notre médecin, lui appliquera des remèdes salutaires qui la guériront. Mais ils ne se produisent que petit à petit, non tout d'un coup et par miracle; d'ailleurs les pécheurs éclairés sont plus près de s'amender que les ignorants, et puisque vous montrez tant de bonnes résolutions, prenez courage et espérez guérison de la maladie de votre conscience. Si vous voulez changer de route, et suivre celle de votre salut, venez avec moi, je vous apprendrai la profession de chevalier errant, qui est sujette à tant de travaux et de mésaventures, qu'en l'embrassant par pénitence, vous êtes assuré d'aller tout droit au ciel. Roque se mit à rire du conseil de Don Quichotte, et, changeant de discours, lui apprit la tragique conclusion de l'histoire de Claudia Geronima. Sancho en fut très affecté, car la beauté, la gentillesse et la bonne mine de la jeune fille lui avaient plu.
En ce moment, les écuyers revinrent de l'expédition, amenant avec eux deux gentilshommes à cheval, deux pèlerins à pied, et une voiture remplie de femmes, avec six domestiques qui les accompagnaient à pied ou à cheval, et deux valets de mules des cavaliers. La troupe fit cercle autour des voyageurs ; vainqueurs et vaincus gardaient un grand silence, attendant les paroles du grand Roque. Il demanda aux cavaliers qui ils étaient, où ils allaient et combien ils avaient d'argent. L'un d'eux répondit, Seigneur, nous sommes deux capitaines d'inlanterie espagnole; nos compagnies sont à Naples, et nous allons nous embarquer sur quatre galères, qu'on dit être à
Barcelone, avec ordre de passer en Sicile. Nous avons deux à trois cents écus avec lesquels nous nous croyons riches, et sommes satisfaits, car la pauvreté ordinaire aux soldats n'admet guère de plus grands trésors. Roque adressa aux pèlerins la même demande qu'aux capitaines; ils répondirent qu'ils allaient s'embarquer pour passer à Rome, et qu'entre eux deux ils pouvaient avoir soixante réaux. Il voulut savoir aussi qui étaient les gens du coche, où ils allaient et l'argent qu'ils avaient. Un des hommes à cheval répondit : La voiture contient ma maîtresse, dofia Guiomar de Quifiones, femme du régent de la vicairie de Naples, une fille encore petite, une demoiselle et une duègne; nous sommes six qui l'accompagnons et l'argent monte à six cents écus. Ainsi, dit Guinart, nous avons neuf cents écus et soixante réaux. Mes soldats sont environ soixante , voyez combien cela fait par tête, car moi je compte mal. A ces mots, tous les voleurs s'écrièrent : Vive ! vive longtemps Roque Guinart, en dépit de ceux qui conspirent sa perte ! Les capitaines s'alfligèrent, la régente prit un air fort triste, les pèlerins ne parurent pas fort réjouis en voyant leur argent confisqué. Roque les tint un moment en suspens; mais il ne voulut pas prolonger leur tristesse, qu'on aurait reconnue à une portée d'arquebuse : Seigneurs capitaines, dit-il en se tournant vers eux, ayez la courtoisie de me prêter soixante écus, et vous, madame la régente, quatre-vingts, pour contenter la troupe qui m'accompagne, car l'abbé vit de ce qu'il chante, puis vous pourrez suivre votre chemin en toute liberté, au moyen d'un sauf-conduit que je vous donnerai, afin que, si vous rencontrez d'autres troupes que je tiens dans les environs, elles ne vous fassent aucun dommage ; mon intention n'est point d'opprimer les soldats ni les femmes, surtout celles de qualité. Les capitaines s'épuisèrent en remerciements envers Roque, de sa courtoisie et de sa libéralité : ils la reconnurent comme telle, quoiqu'elle ne leur laissât que leur propre argent. DonaGuiomarvoulutdescendiedeson carrosse pouraller baiser les pieds et les mains du grand Roque, mais il ne voulut pas y consentir ; au contraire, il lui demanda pardon du désagrément et de l'embarras qu'il lui avait causés, forcé par les obligations précises de son fâcheux métier. La régente lui lit re-