‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 264 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE XL1I. i2:l · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE XL1I. i2:l

nio s'approcha alors, et demanda: Qui suis-je? — Tu le sais. — Ce n'est pas là ce que je veux dire, me connais-tu? — Fort bien, tu es don Pedro Noriz. — C'en est assez, cette réponse suffit pour me prouver que tu sais tout. L'autre ami demanda : Dis-moi, tête, quel désir a l'ainé de mes fils? — J'ai déjà dit que je ne lisais pas dans la pensée, cependant je puis te dire que ton fils a le désir de te faire enterrer. — Tu as raison, je le vois de mes yeux, je le touche du doigt, je n'en veux pas savoir davantage. La femme de don Antonio dit : Je ne sais que te demander, je voudrais seulement savoir si je jouirai longtemps de la compagnie de mon mari. — Oui, car sa tempérance et sa santé lui promettent de longues années de vie : ordinairement on l'abrège par les excès. Don Quichotte s'approcha à son tour. Dis-moi, toi qui réponds si bien, ce qui m'arriva dans la caverne de Montésinos fut-il un songe ou une réalité? Sancho se donnera-t-il réellement les coups de fouet, Dulcinée sera-t-elle désenchantée? — Quant à la caverne de Montésinos, il y a beaucoup de choses à dire, il y a de tout ; ton écuyer Sancho se fustigera lentement, et Dulcinée sera désenchantée. — Je ne veux pas en savoir davantage, pourvu que je voie Dulcinée désenchantée , je tiens pour assuré que toutes les aventures que je tenterai me réussiront. Le dernier qui questionna fut Sancho. Dis-moi, tête, demanda-t-il, aurai-je par aventure un autre gouvernement ? sortirai-je de la chétive condition d'écuyer? reverrai-je ma femme et mes enfants? — Tu seras gouverneur dans ta maison ; si tu y retournes, tu verras ta femme et tes enfants, et, cessant de servir, tu cesseras d'être écuyer. — Sur mon Dieu, c'est fort bien répondu, je me le serais bien dit à moi-même; le prophète Perogrullo1 ne parlerait pas mieux. Bète que tu es, dit Don Quichotte, que veux-tu qu'on te réponde, ne suffi l-il pas que les réponses de cette tète satisfassent aux demandes? — Sans doute, mais j'aurais voulu qu'elle en eût dit davantage.

Ainsi unirent les demandes et les réponses, mais non l'étonnrinent des assistants, excepté les deux amis d'Antonio, qui connaissaient l'artifice. Cid Hamet a bien voulu le faire con-

1 On appelle en espagnol perogTullade ou verdad de perogrullo une vérité que toul h' monde suit.

i;>4 DON QUICHOTTE.

naître sur-le-champ, pour ne pas laisser le monde dans l'incertitude ; on aurait pu croire que cette tète cachait un mystère extraordinaire. Il dit donc que don Antonio Moreno, pour son plaisir et pour surprendre les ignorants, lit exécuter cette tète à l'imitation d'une autre tête qu'il avait vue à .Madrid fabriquée par un sculpteur. En voici tout le secret. La table était de bois peint et verni en façon de jaspe, et le pied qui la soutenait, fait de même, avec quatre serres d'aigle qui en sortaient pour plus de solidité. La tète, qui semblait un buste d'empereur romain, et dont la couleur imitait le bronze, était entièrement creuse, comme aussi la table sur laquelle elle était si bien enchâssée qu'on n'apercevait aucune jointure. Le pied de la table était creux de môme, et répondait à la poitrine et au cou du buste ; le tout communiquait à une chambre inférieure. Un tuyau de ter-blanc, exactement ajusté, traversait le vide de la table, du pied, du cou et de la poitrine du buste, sans que l'on put l'apercevoir; dans la pièce inférieure qui correspondait à celle de dessus, se tenait celui qui devait répondre. Il appuyait la bouche à ce tuyau qui, comme une sarbacane, amenait la voix de haut en bas, et la renvoyait de bas en haut, en paroles articulées et distinctes, et de cette manière il était impossible de connaître rartilice. Un neveu de don Antonio, étudiant et garçon d'esprit, faisait les réponses. Instruit par son oncle de ceux qui devaient entrer avec lui ce jour-là dans la chambre, il lui avait été facile de répondre à la première question. Quant aux autres, il y satisfit par conjecture et avec esprit, parce qu'il en avait. Cid Hamet rapporte que l'exposition de cette merveille dura dix ou douze jours, mais que, le bruit s'étant répandu par la ville que don Antonio possédait uni! tète enchantée, qui répondait à toutes les questions, il craignit que la nouvelle n'en parvint aux oreilles des sentinelles vigilantes de notre foi, et préféra en prévenir lui-même les seigneurs inquisiteurs. Il lui commandèrent de détruire cette machine, et de ne pas continuer, afin de ne pas scandaliser un vulgaire ignorant. Mais, dans l'opinion de Don Quichotte et de Sancho, la tête demeura toujours enchantée, el répondanl beaucoup plus a la satisfaction de Don Quichotte qu'a relie -le Sancho.

principaux 'le la ville, pour complaire à don Antonio,

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