‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 268 sur 310 · PARTIE 11. CHAPITRE XUH · texte numérisé non relu

PARTIE 11. CHAPITRE XUH

vait faire, le saisi là bras-le-corps et l'enleva; toute la chiourme était sur pied, attentive au signal. En commençant par la droite, Sancho passa de main en main sur les bras de toute la chiourme, avec tant de promptitude que ses yeux ne virent plus, et qu'il crut que les démons eux-mêmes l'emportaient. Ils ne s'arrêtèrent qu'après l'avoir amené au côté gauche de la galère, et remis sur la poupe, il était tout moulu, hors d'haleine et suant à grosses gouttes, sans pouvoir comprendre ce qui venait de lui arriver. Don Quichotte, voyant Sancho voltiger ainsi sans ailes, demanda au général si c'était là le cérémonial dont on usait envers ceux qui visitaient les galères pour la première fois, ajoutant que, s'il en était ainsi, lui qui n'avait pas envie d'être marin, ne voulait pas faire un semblable exercice. Je jure Dieu, dit-il, que si quelqu'un vient s'emparer de moi pour me faire ainsi danser, je lui arrache l'àme à coups de pieds. en disant ces mots, il se leva et saisit son épée. Au même instant on abattit la tente, et on laissa tomber l'antenne du haut en bas avec un bruit formidable. Sancho crut que le ciel se détachait de ses gonds et lui tombait sur la tête; plein de frayeur, il la baissa et la cacha entre ses jambes. 11 n'eut pas peur tout seul, Don Quichotte aussi se troubla, pâlit et serra les épaules. La chiourme hissa l'antenne avec autant de bruit et de promptitude qu'elle l'avait amenée, et le tout en silence, comme si aucun n'avait eu ni souffle ni vie. Le comité fit signal de lever l'ancre, et, sautant en même temps sur le milieu du pont, se mit avec le nerf de bœuf ou fouet à émoucher les épaules des forçats. Peu à peu on entra en mer. Quand Sancho vitagir d'un mouvement égal tant de pieds rouges, car'il prenait les rames pour des pieds, voilà, dit-il en lui-même, des choses vraiment enchantées, et non celles que dit mon maître. Mais qu'ont donc fait ces malheureux pour être ainsi fouettés? et comment cet homme seul, qui s'en va sifflant, est-il assez hardi pour frapper tant de monde ? Sans doute, c'est ici l'enfer, ou tout au moins le purgatoire. Don Quichotte, remarquant l'attention avec laquelle Sancho considérait tout ce qu'il voyait, lui dit : Sancho mon ami, avec quelle facilité tu pourrais à peu de frais te dépouiller du milieu du corps en haut, te mettre au rang des rameurs, et achever le désenchantement de Dulcinée!

Parmi les tourments qu'endurent tant de gens, tu n'aurais pas senti les tiens, et peut-être eût-il pu se faire que le sage Merlin t'eût compté chacun de ces coups, comme étanl appliqué de bonne main, pour dix de ceux qu'il faudra toujours te donner.

Le général voulait demander ce que c'était que ces coups de fouet et ce désenchantement de Dulcinée, mais la vigie lui dit : Le fort de Montjouy signale un bateau à rames sur là côte, au couchant. Le général sauta sur le pont et s'écria : Allons, enfants, qu'il ne nous échappe pas. C'est sans doute un lui— gantin des corsaires d'Alger, que le fort nous signale. Les trois autres galères s'approchèrent de la capitane pour recevoir les ordres. Le général ordonna que deux d'entre elles s'avançassent en pleine mer, tandis que lui raserait les côtes avec l'autre galère, afin que le bâtiment ne pût s'échapper. La chiourme se mit à ramer avec tant d'impétuosité que les galères semblaieut voler; celles qui entrèrent en mer découvrirent au bout de deux milles un bateau qu'on put estimer à la vue avoir quatorze ou quinze bancs de rameurs, ce qui était juste. Quand le brigantin aperçut les galères, il se mit en chasse avec l'intention et l'espoir d'échapper par sa légèreté; mais il tombait mal, car la capitane était un des bâtiments les plus légers que l'on pût rencontrer; il prenait une telle avance que l'équipage du brigantin vit bien qu'il ne pouvait éviter sa perte. Le patron aurait voulu qu'on abandonnât la rame pour se rendre, afin de ne pas irriter le commandant des galères, mais le sort, qui en ordonnait autrement, voulut que lorsque la capitane était si rapprochée que ceux du brigantin pouvaient entendre qu'on les sommait de se rendre, deux Turcs, pris de vin', qui, avec douze autres, formaient l'équipage du bateau, lâchèrent leurs escopetles, et tuèrent deux soldats espagnols sur la rambade. A ce spectacle, le général jura qu'il en coûterait la vie a unis ceux qui seraient pris sur le navire. Il poussa avec fureur sur le brigantin, qui s'échappa sous les rames, la galère le dépassa à une assez grande distance. Se voyant perdus, les ennemis voulurent fuir pendant que la galère tournait, et se remirent

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