‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 269 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE LX · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE LX

de nouveau en chasse à force de voiles et de rames , mais leur diligence ne put les servir autant que leur nuisit leur témérité. La capitane les atteignit à un peu plus d'un demi-mille, leur passa les rames par-dessus et les captura tous en vie. Les deux autres galères arrivèrent alors, et toutes quatre avec la prise revinrent à la côte où les attendait un nombre infini de spectateurs, curieux de voir ce qu'ils amenaient. Le général jeta l'ancre près de la terre, et reconnut que le vice-roi de la ville était sur le rivage ; il fit mettre l'esquif à la mer pour l'aller prendre, et commanda en même temps d'amener l'antenne pour y pendre sur-le-champ le patron du brigantin et les autres Turcs qu'il avait pris et qui pouvaient être au nombre de trentesix, tous de bonne mine et la plupart soldats. Le général demanda quel était le patron du brigantin. C'est, lui répondit un des captifs en castillan, on le reconnut ensuite pour un renégat espagnol, ce jeune homme que vous voyez; il lui montrait un des plus beaux garçons que 1 l'on puisse voir, il ne paraissait pas âgé de vingt ans. Le général s'adressant à lui : Dis-moi, chien mal conseillé, qui t'a porté à tuer mes soldats, lorsque tu voyais l'impossibilité d'échapper? est-ce là le respect qu'on doit aux capitanes, et ne sais-tu pas que la témérité n'est pas de la valeur? Les espérances douteuses peuvent rendre les hommes hardis, mais non téméraires. Le patron allait répondre, mais le général n'eut pas le temps d'écouter sa réponse, parce qu'il dut recevoir le vice-roi qui déjà entrait dans la galère avec ses gens et quelques autres personnes de la ville. La chasse a-t-elle été bonne, seigneur général? dit le vice-roi. — Votre Excellence en pourra juger tout à l'heure en la voyant pendue à cette antenne. — Et pourquoi? — Parce que, contre toute coutume et toute loi de guerre, ils m'ont tué deux de mes meilleurs soldats, et j'ai juré de faire pendre tous les captifs, surtout ce jeune homme qui est le patron du brigantin, et il le lui montra les mains déjà liées, la corde au cou, et n'attendant que la mort. Le vice-roi jeta les yeux sur lui; il le vit si beau, si bien fait et si humble, que sa beauté lui fit naître le désir de le sauver , et lui tint lieu de recommandation. Patron, lui dit— jjil, es-tu Turc de nation, Maure ou renégat? Ni Tun ni l'autre, répondit le jeune homme -en castillan. — Et qui es-tu donc ? —

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Femme et chrétienne. — Femme chrétienne? dans ce costume, et dans cotte situation? c'est une chose plus surprenante qu'aisée à croire. Seigneurs, dit la jeune personne, suspendez un moment l'arrêt de ma mort, votre, vengeance n'y perdra guère pour être différée jusqu'à ce que je vous aie conté l'histoire de ma vie.

Quel cœur assez dur pour ne point s'attendrir à ces paroles, ou du moins pour ne pas vouloir entendre le récit du malheureux jeune homme! Cependant, le général lui dit de raconter ce qu'il voudrait, mais qu'il n'espérât pas obtenir le pardon de sa faute. Avec cette autorisation, le jeune homme parla ainsi :

«Je suis née de parents maures, de cette nation plus malheureuse que sage, sur laquelle depuis peu le ciel a versé une mer de disgrâces. Pendant ses malheurs, deux de mes oncles m'ont emmenée en Barbarie, sans qu'il me servît à rien de dire que j'étais chrétienne, comme, en effet, je le suis, non de celles qui font semblant de l'être, mais des plus vraies et des plus catholiques. Cet aveu me fut inutile devant ceux qui étaient chargés de notre bannissement, mes oncles même refusèrent d'y croire, persuadés que c'était un mensonge de ma part pour rester dans le lieu de ma naissance, si bien que, par force, je fus obligée de les suivre. Ma mère était chrétienne, mon père chrétien, homme sage et prudent. Avec le lait je suçai fa foi catholique, je liis élevée dans les bonnes mœurs, de sorte que dans mon lan^a^e ou ma conduite rien, je crois, ne pouvait faire paraître que je fusse Mauresque. Ma beauté, si j'en ai quelqu'une, croissait à l'égal de ces vertus, car je les regarde comme telles, et, quoique je vécusse dans une grande retraite, elle ne fut point si étroite qu'un jeune gentilhomme ne pût me voir. Il se nommait don Gaspar Grégorio, fils aîné d'un homme de distinction, qui possède un village à côté du nuire. Comment il me vit, comment nous nous parlâmes, comment il s'éprit de moi, comment je me sentis peu dépassée par lui, cela serait trop long à vous raconter, surtout lorsque je me trouve en présence du fatal cordon qui me menace. Je vous dirai seulement que don Gréeorio voulut nous suivre dans notre exil. Il se mêla parmi les Maures sortis d'autres villages; il savait bien leur langue, et, dans le. voyage, se lit ami des deux oncles (pu m'emmenaient;

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