PARTIE 11. CHAPITRE LXX1II
portait le grison, Sancho avait jeté comme couverture la robe de boucassin parsemée de flammes dont on l'avait revêtu au château du duc, la nuit de la résurrection d'Altisidore. Il lui avait mis aussi surla tète le bonnet pointu, ce qui faisait la plus étrange transformation et parure où jamais âne se fût vu. A peine le bachelier et le curé les eurent-ils reconnus, qu'ils accoururent les bras ouverts. Don Quichotte descendit de cheval et les embrassa étroitement. Les enfants, qui ont des yeux de lynx auxquels rien n'échappe, aperçurent la mitre de l'àne, ils accoururent pour le voir et se disaient les uns aux autres : Venez voir Tàne de Sancho Pança plus brave que Mingo, et la bète de Don Quichotte plus maigre aujourd'hui que le premier jour. Enfin, entourés d'enfants et accompagnés du curé et du bachelier, ils entrèrent, et se dirigèrent vers la maison de Don Quichotte. Ils trouvèrent à la porte la nièce et la gouvernante, instruites déjà de son arrivée. Thérèse Pança avait reçu la même nouvelle, elle accourut demi-nue et tout échevelée, tenant par la main sa fille Sanchica, pour voir son mari. Ne le voyant point paré comme elle pensait que devait l'être un gouverneur : Comment se peut-il, dit-elle, que tu viennes ainsi à pied et fatigué? tuas plus l'air d'un débauché 'que d'un gouverneur. — Taistoi, Thérèse, répondit Sancho, souvent où il y a des chevilles il n'y a pas de lard. Allons à notre maison, tu apprendras des merveilles. J'apporte de l'argent, ce qui est l'important, et je l'ai gagné par mon industrie, sans faire de tort à personne. — Tu apportes de l'argent, mon bon mari, dit Thérèse ; qu'il soit gagné ici ou là et de quelque manière que ce soit, tu n'auras point amené une mode nouvelle. Sanchica embrassa son père, lui demanda s'il apportait quelque chose, et lui dit qu'elle l'attendait comme l'eau au mois de mai. Elle le prit d'un côté tirant l'àne après elle, Thérèse de l'autre, et tous trois s'en allèrent à leur maison, laissant Don Quichotte au pouvoir de sa nièce et de sa gouvernante, et en compagnie du bachelier et du curé. Don Quichotte, à peine entré, prit à l'écart ses deux amis, et sans attendre d'autre occasion ni un autre moment leur raconta brièvement sa défaite, l'obligation qu'il avait contractée de rester dans sa maison pendant un an, l'intention où il était
J Desgobernado... que gobernador.
de tenir sa parole au pied de la lettre, sans s'en écarter d'un seul point, ainsi que devait le faire un loyal chevalier errant, soumis aux règles étroites de Tordre de chevalerie errante, et le projet qu'il avait formé de se faire berger pendant cette année, et de vivre dans la solitude des champs, où il pourrait en toute liberté s'abandonner à ses amoureuses pensées dans les vertueuses occupations de pasteur. Il les conjura, s'ils n'avaient pas beaucoup à faire et s'ils n'étaient pas retenus par des soins plus importants, de devenir ses compagnons, et qu'il se chargerait d'acheter un troupeau suffisant pour leur donner le nom de bergers. Il ajouta que le plus important était fait, puisqu'il avait trouvé des noms qui leur iraient à merveille. Et quels sont ces noms, demanda le curé? — Je m'appellerai, répondit-il, le berger Quichottiz; le bachelier, le pasteur Carrascon ; vous, seigneur curé, Curiambro; et Sancho, Pancino. Ils restèrent stupéfaits de la nouvelle folie de Don Quichotte. Cependant, pour l'empêcher de retourner une autre fois à ses chevaleries, et dans l'espoir que pendant l'année on pourrait le guérir, ils feignirent d'approuver son dessein comme sage et raisonnable, et lui offrirent d'être ses compagnons. Je suis, comme tout le monde le sait, un excellent poëte, dit Carrasco. A toute heure je composerai des pastorales, des vers galants, ou comme ils me viendront, pour nous occuper dans les solitudes où nous allons errer. Mais, seigneurs, le plus pressant est que chacun choisisse le nom de la bergère qu'il veut célébrer dans ses vers, et que nous ne laissions pas un arbre, tant dur soit-il, où nous ne gravions leurs noms, comme c'est l'usage des bergers amoureux. C'est à merveille, dit Don Quichotte ; pour moi, je suis débarrassé du soin de chercher le nom d'une bergère imaginaire, puisque j'ai l'incomparable Dulcinée du Toboso, la gloire de ces rives, l'ornement de ces prairies, le soutien de la beauté, la crème de la bonne grâce, le sujet en un mot le plus digne de tous les éloges tant hyperboliques soient-ils. — Vous avez bien raison, dit le curé ; pour nous, nous chercherons des bergères accommodantes, qui, ^i elles ne conviennentde toutpoint, nous conviendront eu quelque chose. — Si elles nous manquent, ajouta Carrasco, nous leur donnerons les noms qu'on trouve dans les livres, dont le, mondi