PARTIE II. CHAPITRE XIII
maintient que les chevaliers errants ne doivent se nourrir que de fruits secs et d'herbes des champs. Par ma foi! frère, répliqua l'écuyer du Bois, je n'ai point l'estomac fait à des chardons, des poires sauvages ou des racines des bois. Laissons là nos maîtres avec leurs opinions et leurs lois de chevalerie, et qu'ils mangent ce qu'ils voudront : je porte toujours des viandes froides et cette outre pendue à l'arçon de ma selle, quoi qu'il arrive ; je lui suis si fidèle, je la chéris tant, qu'à tous moments je lui donne mille baisers et mille embrassades. A ces mots, il la mit entre les mains de Sanoho, qui, la portant à sa bouche, resta à regarder les étoiles pendant un quart d'heure, puis après avoir bu, il laissa tomber sa tète de côté, et dit avec un grand soupir : Ah ! qu'il est catholique le fils de coquine ! Voyez, dit à cette parole l'écuyer du Bois, comme vous avez loué le vin en l'appelant fils de coquine! — J'avoue et je reconnais que ce n'est point déshonneur d'appeler quelqu'un fils de coquine, quand on entend le louer. Mais, dites-moi, par la vie de ce que vous avez de plus cher, ce vin n'est -il pas de Ciudad Real ? — Bravo ! gourmet : c'est bien le cru, et il a quelques années. Croyez-vous qu'il m'ait fallu bien des efforts pour le reconnaître, ajouta Sancho : tenez, seigneur écuyer, j'ai pour reconnaître les vins un instinct si grand, si naturel, qu'en m'en faisant seulement flairer un, je détermine son pays, son espèce, son goût, sa durée, ses changements, avec toutes les circonstances qui appartiennent au vin; mais il ne faut pas s'en étonner; car dans ma famille, du côté de mon père, j'ai eu les deux plus parfaits dégustateurs de vin qu'on ait connus depuis longtemps dans la Manche. Je vais vous en donner la preuve : on les chargea de goûter le vin d'une cuve, en leur demandant ce qu'ils pensaient, de l'état de la qualité, de la bonté de ce vin. L'un le toucha du bout de la langue, l'autre ne fit que le porter à son nez : le premier dit qu'il avait un goût de fer, et le second qu'il avait un goût de cuir. Le maître soutint que sa cuve était nette, que son vin ne contenait rien qui eût pu lui donner le goût du cuir ou du fer. Les deux gourmets, de leur côté, soutenaient leur opinion. Avec le temps, le vin fut vendu, et en nettoyant la cuve, on trouva au fond une petite clef attachée avec un cordon de
cuir1. Vous pouvez juger par-là, qu'un homme qui vient de telle race peut donner son avis en semblables choses. Voilà ce qui me fait dire, répondit l'écuyer du Bois, que nous devons laisser là les aventures, et, puisque nous avons du pain, ne cherchons pas des tourtes. Retournons à nos chaumières : Dieu nous y trouvera s'il le veut. Je servirai mon maître jusqu'à ce qu'il soit à Saragosse, et apiès nous nous expliquerons.
Enfin, les deux écuyers parlèrent et burent tant, que le sommeil vint lier leurs langues et calmer leur soif: car l'éteindre était impossible. Ainsi tenant tous deux l'outre à demi vide, la bouche encore pleine de morceaux à moitié mâchés, ils s'endormirent. Nous les laisserons là, pour conter ce qui se passait entre le chevalier du Bois et celui de la Triste Figure.