‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 59 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE XIV

meurer à la discrétion du vainqueur. Je le sais, répond Don Quichotte, avec la réserve qu'un ne lui imposera rien de contraire aux lois de la chevalerie. Je l'entends ainsi , répondit le chevalier des Miroirs. Dans le même moment, Don Quichotte aperçut l'étrange nez de Fécuyer, et n'en fut pas moins frappé que Sancho : il prit cet individu pour un monstre, une nouvelle espèce d'homme, comme on n'a pas coutume d'en voir. Sancho, voyant son maître partir pour fournir sa carrière, ne voulut pas demeurer seul avec ce monstrueux écuyer : il craignait qu'un seul coup de cet énorme nez contre le sien ne terminât toute sa querelle, le coup ou la peur suffisant pour le renverser. Il alla à la suite de son maître, la main sur une étrivière de Rossinante, et, quand il le vit près de.se retourner: Seigneur, lui dit-il, je vous supplie, avant de partir, de m'aidera monter sur ce liège, d'où je pourrai mieux voir que de par terre votre fière rencontre avec ce chevalier. Je crois plutôt, Sancho, dit Don Quichotte, que tu veux t'élever sur les échafauds pour voir sans danger le combat des taureaux. Je vous avouerai franchement, répondit Sancho, que l'effroyable nez de cet écuyer m'a saisi d'épouvante, et je n'ose rester auprès de lui. Il est tel, repartit Don Quichotte, que, si je n'étais ce que je suis, je pourrais en avoir peur aussi. Viens donc, je vais faider à monter. Tandis que notre chevalier aidait Sancho à monter sur le liège, celui des Miroirs avait pris le champ qui lui semblait nécessaire. Croyant que Don Quichotte en aurait fait de même, sans attendre son de trompette ni autre signal , il tourne la bride à son coursier, qui n'était ni de meilleure apparence ni plus léger que Rossinante, et de toute son allure, qui n'excédait pas un petit trot, il s'avance à la rencontre de son ennemi ; mais le voyant occupé avec Sancho, il s'arrête au milieu de la carrière, retenant la bride de son cheval, qui parut en être fort aise, car il ne pouvait plusse mouvoir. Don Quichotte, croyant voir son adversaire fondre sur lui, presse vivement de l'éperon les lianes de Rossinante, et l'anime de telle sorte, qu'au rapport de l'historien, ce fut la seule fois qu'on le vit un peu courir, car ordinairement il ne faisait bien clairement que trotter. Avec cette furie inaccoutumée, il arrive jusqu'à l'endroit où le chevalier des Miroirs enfonçait inutilement les éperons dans le

ventre de son cheval, sans pouvoir le faire bouger de la place où il s'était arrèlé tout essoufflé. En ce moment favorable, Don

Quichotte trouva son adversaire embarrassé de sa monture, de sa lance, qu*il ne put ou n'eut pas le temps de mettre en arrêt. Ainsi, sans aucun péril, Don Quichotte qui ne prenait pas garde à tous ces empêchements vint en toute sûreté à la rencontre du chevalier des Miroirs, et le choqua d'une si grande force qu'il lui fit vider les arçons par-dessus la croupe, et le jeta par terre si rudement qu'il ne remua ni pied ni main, et qu'on le crut mort. A peine Sancho le vit-il tomber, qu'il se laissa glisser le long du liège et courut promptement auprès de son maître. Celui-ci, mettant pied à terre, s'avança sur le chevalier des Miroirs; il lui délaça son casque pour voir s'il était mort, ou pour lui donner de l'air s'il existait encore. Il vit... qui pourrait dire ce qu'il vit, sansexciter l'admiration et l'épouvante? Il vit, il reconnut, dit l'historien, le visage même, la figure, l'apparence, la physionomie, les traits, l'effigie du bachelier Samson Carrasco. A cette vue, Don Quichotte s'écria : Viens ici , Sancho ; regarde une chose que tu ne pourras croire qu'après l'avoir vue ; vois, mon fils, ce que peut la magie, et combien est grande la puissance des enchanteurs. Sancho s'approche, et, voyant la figure du bachelier, il commença à faire mille signes de croix. Cependant le chevalier vaincu ne donnait aucun signe de vie, et Sancho dit à son maître : Seigneur, je suis d'avis que, quoi qu'il en puisse être, vous plongiez votre épée dans la gorge de cet homme qui parait être le bachelier Samson Carrasco, vous tuerez peut-être en lui quelqu'un de vos ennemis les enchanteurs. C'est bien dit, repartit Don Quichotte : ce sera toujours un ennemi de moins. Il tirait déjà son épée pour suivre le conseil de Sancho, lorsque l'écuyer du vaincu s'approche, n'ayant déjà plus ce grand nez qui lerendaitsi laid, et s'écrie: Prenez garde a ce que vous allez faire, seigneur Don Quichotte; celui que vous avez à vos pieds est votre ami le bachelier Samson Carrasco, et moi je suis son écuyer. Sancho, le voyant sans sa laideur primitive, lui dit: Et le nez? Il est dans ma poche, reprit l'autre. Et mettant la main à sa poche droite il en tire un nez de carton verni comme celui des masques, ei tel que nous l'avons décrit. Sancho, l'examinant de plus en [il us : Sainte Marie I

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