‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 90 sur 310 · PARTIE II CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

PARTIE II CHAPITRE XXI

une brave fille, el qu'elle passerait par les lianes de Flandre'. Don Quichotte riait des rustiques éloges de Sancho. Cependant, il trouva, qu'excepté sa dame Dulcinée du Toboso, il n'avait jamais vu de plus belle femme. Quiterie était un peu pâle, effet, sans doute, de la mauvaise nuit que passent les accordées en préparatifs pour le jour de noces qui va suivre.

Toute la compagnie s'approchait d'un théâtre dressé dans un coin de la prairie, et tout couvert de rameaux : c'était là que devait se faire la cérémonie du mariage, et de là qu'ils devaient regarder les danses et les jeux. Ils étaient près d'arriver quand on entendit par derrière des cris et une voix qui disait : Attendez un peu, gens aussi hâtifs qu'inconsidérés ! A ces cris, à ces paroles, chacun retourna la tète, et l'on vil qu'ils provenaient d'un homme vêtu d'une casaque noire, bordée de cramoisi à flammes ; il était couronné, comme on le vit bientôt, de cyprès, et portait un grand bâton. Lorsqu'il fut plus près, tout le monde le reconnut pour le beau Basile, et tous restèrent interdits, inquiets de savoir ce que produiraient ses cris et ses paroles, et craignant quelque malheur de son arrivée, dans un pareil moment. Il arriva enfin, épuisé, hors d'haleine et debout devant les deux époux, il ficha en terre son bâton, qui avait une pointe d'acier; puis, jetant sur Quiterie des yeux égarés, le front pâle, il lui dit, d'une voix sombre et tremblante : Tu sais, ingrate Quiterie, que, suivant notre sainte loi, tu ne peux prendre un époux tant que je serai en vie ; tu n'ignores pas que, tandis que j'attendais que le temps et mes soins améliorassent ma fortune, je n'ai pas oublié de respecter religieusement ce qui était dû à ton honnêteté : cependant, oubliant la reconnaissance que t'imposait la pureté de mon amour, tu veux rendre maître de ta personne, qui m'appartient, un autre, qui doit tout son bonheur à ses richesses; mais, afin que rien ne puisse troubler sa félicité ( non que je croie qu'il la mérite, mais qu'il la doit à la faveur du ciel), je veux briser de mes mains l'obstacle qui s'oppose à son bonheur, en cessant de m'interposer entre vous. Vive, vive le riche Camache avec ringrateQuiterie, pendant une longue suite d'années! et périsse,

1 Bords aréneux de la mer, qui sont tirs dangereux pour les voyageurs,

périsse le pauvre Basile, que sa pauvreté a privé de la félicité et mis an tombeau ! Au même instant, il saisit le bâton qu'il avait fiché eu terre, et en laissant la moitié dans le sol, il lit voir qu'il servait de gaine à une courte épée, puis, appuyant la poignée contre terre, il s'élança vivement sur la pointe, qui ressortit toute sanglante derrière son dos, avec la moitié de l'épéfi. Il tomba noyé dans son sang, frappé de ses propres armes. Ses amis, navrés de son malheur et d'un si triste accident, accoururent à son secours ; Don Quichotte sauta promptement à terre, le prit dans ses bras, et vit qu'il respirait encore. On voulut retirer l'épée de son corps ; mais le curé, qui se trouvait là, s'y opposa avant qu'il eût été confessé, car, disait-il, il expirera aussitôt. Basile, un peu revenu à lui, dit d'une voix faible et languissante : Si tu voulais, cruelle Quiterie, en ce dernier et fatal moment, me donner ta main comme épouse, je croirais du moins ma témérité excusable, puisqu'elle m'aurait procuré le bien d'être à toi. Le curé, entendantee discours, lui dit de penser plutôt au salut de son âme qu'à la satisfaction de son corps, et de demander à Dieu pardon de ses péchés et de sa résolution désespérée. Basile répondit que bien certainement il ne se confesserait pas si d'abord Quiterie ne lui donnait sa foi d'épouse, parce que la satisfaction qu'il en éprouverait lui donnerait la force et la volonté de se confesser. Don Quichotte, entendant la demande du blessé, dit à haute voix que Basile demandait une chose juste et fondée en raison, et en outre très excusable, d'autant plus que ce serait un aussi grand honneur au seigneur Camache de recevoir Quiterie veuve du valeureux Basile, que de la recevoir de son père ; il n'y a ici qu'à dire oui, ce qui n'aura d'autre ell'et que d'avoir été prononcé puisque le lit nuptial doit être la tombe. Camache écoutait tout et restait interdit, ne sachant que dire ni que faire. Enfin, les instances des amis de Basile pour l'amener à consentir que Quiterie donnât la main au mourant, afin qu'il ne perdit pas son aine en sortant «le celle vie comme un désespéré, lurent si puissantes, qu'elles L'émurent et le contraignirent à dire que, si Quiterie voulait y souscrire, il donnait son consentement, puisque enfui ce n'était que retarder un peu l'accomplissemenl deses désirs. Aussitôt, chacun s'approcha de la belle, et les

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