‹ Histoire de Don Quichotte de la MancheChapitre 91 sur 310 · PARTIE II. CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

PARTIE II. CHAPITRE XXI

uns, par leurs prières, les autres par leurs larmes, d'autres par de solides raisons, la conjurèrent de donner la main au pauvre Basile; mais elle, plus dure qu'un marbre, plus lroide qu'une statue, ne savait, ne pouvait, ne voulait répondre une seule parole; probablement elle n'eût point répondu, si le curé ne lui eût dit de se décider promptement, car Basile avait déjà l'âme entre les dents, et ne pouvait attendre de plus longues irrésolutions. Alors, toute troublée, triste et sans dire un mot, elle s'approcha de Basile, qui, les yeux renversés, respirant à peine, prononçait entre ses dents le nom de Quiterie, et semblait vouloir mourir comme un païen, non comme un chrétien : elle se mit à genoux, et lui demanda la main par signes. Basile ouvrit les yeux, et la regardant attentivement, lui dit : 0 Quiterie ! tu m'accordes ta pitié au moment où elle est le glaive qui achèvera de m'ôter la vie, je n'ai déjà plus la force de supporter la gloire que me donne ton choix, ni d'apaiser la douleur qui couvre mes yeux du sombre nuage de la mort. Au moins, je le conjure, astre funeste, que ce ne soit ni par complaisance, ni pour m'abuser de nouveau que tu te décides à me donner la main : avoue et dis que c'est par un acte libre de ta volonté que tu me prends pour ton légitime époux ; il ne te conviendrait pas de me tromper dans un pareil moment et d'user de feinte avec celui qui t'a toujours montré tant de franchise. Tout en parlant , le malheureux s'évanouissait à chaque moment, de sorte que les spectateurs croyaient à tout instant lui voir rendre l'âme. Quiterie, avec une modeste confusion, prit de sa main droite la main de Basile, et lui dit : Aucune puissance humaine ne saurait faire changer ma volonté : aussi est-ce avec toute la liberté possible que je te donne la main comme ta légitime épouse, et que je reçois la tienne, si de même tu me la donnes de ton plein gré, sans être troublé par l'état où t'a réduit ta trop prompte résolution. Je te la donne, reprit Basile, sans trouble, sans agitation, mais avec le plus entier jugement dont le ciel m'ait jamais fait jouir, et ainsi je me donne et lie à toi comme époux. Et moi comme ton épouse, répondit Quiterie, et maintenant vis de longues années et ne me quitte que pour aller à la sépulture. Il me semble, dit Sancho, que, pour être aussi grièvement blessé, ce jeune II. o

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homme parle beaucoup : faites en sorle de terminer tousc.es compliments el qu'il pense à son âme ; à mon avis elle lui tient plusà la langue qu'aux dents. Tandis que les deux amants se tenaient ainsi par la main, le curé, attendri, les larmes aux yeux, leur donna la bénédiction nuptiale et pria Dieu d'accorder le repos à l'âme du nouveau marié. Mais, à peine Basile eut-il reçu la bénédiction, qu'il se leva lestement et retira l'épée, à laquelle son corps servait de fourreau. Tous les assistants restèrent ébahis. Miracle! miracle! commencèrent à s'écrier les plus simples. Non pas miracle, dit Basile, mais industrie, adresse. Le curé, tout interdit, porta les deux mains pour reconnaître la blessure, et trouva que l'épée avait passé, non par le corps ni les côtes de Basile, mais par un tuyau de fer creux qu'il avait ajusté là et rempli de sang préparé, comme on l'a su depuis, de manière à ne pouvoir se figer1. En lin, le curé, Camache et tous les autres, virent qu'ils avaient été joués. La mariée ne parut point irritée de la supercherie : au contraire, entendant dire que le mariage n'était pas valable pour avoir été fait par ruse, elle le confirma de nouveau. Chacun en conclut que le tour avait été concerté secrètement entre eux deux. Camache et ses partisans, furieux de se voir déçus, ne voulurent s'en remettre qu'à eux-mêmes du soin de se venger, ils tirèrent l'épée et assaillirent Basile, en faveur duquel on en tira bientôt un aussi grand nombre. Mais Don Quichotte à cheval, prenant les devants, la lance sur le bras et bien couvert de son écu, se fit faire place. Sancho, qui n'avait jamais aimé de semblables batteries, alla se cacher parmi les marmites dont il avait tiré une si agréable écume, regardant cet endroit comme sacré et digne d'être respecté. Don Quichotte, haussant la voix, s'écriait : Arrêtez, seigneurs, arrêtez ; il n'est pas juste de tirer vengeance des torts que nous fait l'amour : l'amour est semblable à la guerre; celle-ci admet comme chose permise et consacrée les ruses et les stratagèmes pour obtenir la victoire; il en est de même des intrigues et des ruses d'amour pour parvenir à l'objet de ses vœux, pourvu qu'elles n'entachent et ne

» On voit que cette espèce d'escamotage est fort ancienne; malselle 1 est bien plus encore que Cervantes, puiaqn'on en trouve une u peu près semblable dans \'.\i\e J'or d'Apuli

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