‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 117 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XXV

tablettes ûe cire^ quoiqu^il soit aussi difficile d'en trouver qur du papier; cependant je me rappelle en ce moment que j'ai les tablettes de Gardenio, qui seront excellentes pour cela : tu aura» soin de la faire transcrire en beaux caractères, sur du papier, au premier endroit où tu trouveras un maître d'école, ou , s'H n'y en a pas , on sacsiâiain ; mais donne-toi bien de garde de la fairr écrire par un homme de chicane ,.car le diable ne le lirait pas^- Et pour la signature, dit Sancho, comment ferons-nous? Jamais les lettres d*Amadis ne furent signées , répondit Don Quijote. — Passe pour cela^ mais le mands^t, il faut bien qu'il soit signé. Si je le fais transcrire, ilsdircmt que le seing est faux, et me voilà sans ânons. — Le mandat sera signé dans les tablettes ;: quand ma nièce le verra, elle ne. fera aucune difficulté de l'acquitter. Quant à la lettre d'amour, tu feras mettre au bas : Fàtre jusqu'à la mort y le chevalier de la Triste Figure. Peœ importe que l'écriture soit d'une main étrangère; car, si je m'en souvieas bien, Dulcinée ne sait ni lire ni écrire, et de sa

vie n'a vu ni de mes lettres ni de mon écriture. Nos amours ont

toujours été platoniques, sans aller pins loin qu'on honnête, regard, encore si rarement, que je puis jurer que, depuis^ douze ans qu'elle m'est plus chère crue la lumiène de ces yeux périssables, je ne l'ai pas vue quatre fois, et peut-être même ne s'est-elle pas aperçue une seule que je la regardasse , tant est grande la retenue dans laquelle l'ont élevée Laurent Gorchueky^ son père , et Aldoi^za Nogalès, sa mère. Ha ! ha ! s'écria Sancho^ la fille de Laurent Gorchuelb est madame Dulcinée du Toboso, autrement dit AldonzJBt Lorenzo? C'est dle-mème, répondit Don Quijote , c'est elle qui mérite d'être souveraine de toute la terre. Je laixinnais bien, dit Sancho, et je sais qu'elle jette une barre aussi bien que le plus robuste garçon du village. Vive Dieu V! c'est une fille de mérite, droite, bien faite, qui a da poil sur l'estCHnac; et qui peut tirer de peine * tout chevalier errant ou à errer qui l'aura ^. Quelle vigueur et quelle voix ! Ua

1 f^ife el dador! ( le doaneiiE ).

* Sacar la barba del lodo.

' O hideputa.

ÔM DON QUIJOTË.

jour elle monta, au haut du clocher du village pour appeler des valets de son père qui étaient à plus de demi-lieue de là : ils Fentendirent aussi bien que s'ils eussent été au pied de la tour. Ce qu'elle a de meilleur, c'est de n'être point dédaigneuse , d'être de bon accueil, de rire avec tout le monde, et de s'amuser de tout. Je l'avoue maintenant . seigneur chevalier de la Triste Figure , vous pouvez et devez non-seulement faire pour elle autant de folies qu'il vous plaira, mais encore, ajuste titre, vous désespérer et vous pendre : personne ne l'apprendba sans dire que vous aurez bien fait, le diable vous eût-il emporté. Je voudrais déjà être en chemin, seulement pour la voir, car ii y a longtemps que je ne l'ai vue; elle doit être changée, car le soleil, le grand air et le hàle des champs gâtent beaucoup le visage des femmes. Je vous le confesse , seigneur : j'avais vécu jusqu'ici 4ans une grande ignorance; je croyais de bonne foi que madame Dulcinée était quelque princesse dont» vous étiez amoureux, ou du moins quel(][ue dame d'importance, qui méritât les riches présents que vous lui avez envoyés, comme ceux du Biscayen, des forçats, et bien d'autres, attendu le grand nombre de victoires que vous avez remportées dans le temps oCi je n'étais pas.encore votre écuyer. Mais, tout bien considéré, qu'importe à madame Aldonza Lorenzo, je veux dire madame Dulcinée duToboso, que ceux que vous avez vaincus ou que vous vaincrez viennent plier le genou devant elle? ils pourraient bien arriver au moment où elle peigne du lin ou bat du blé dans la grange, et se fâcher de la trouver dans de telles occupations, tandis qu'elle, de son côté, se moquerait de votre présent. Je t'ai déjà dit plusieurs fois, Sancho, reprit Don Quijote , que tu es un grand parleur, et , quoique d'un esprit grossier, que tu te mêles de subtiliser. Mais , pour te prouver à quel point tu es sot et combien j'ai de raison, je te ferai ce conte. Une veuve, belle, jeune, libre et riche, devint amoureuse d'un jeune frère lai, court et gros. Le supérieur vint à le savoir; il dit ufa jour à la veuve, à titre de représentation fraternelle : Je suis étonné, madame^ et non sans cause, qu'une femme aussi distinguée,

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