PARTIE I. CHAPITRE II
et d'un air gracieux : Ne fuyez point , mesdemoiselles, vous , n'avez rien à craindre ; Tordre de chevalerie dont je fiais professioif, me défend d offaoser personne, et moins encore de"^ hautes demoiselles telles que vous annoncez être. Elles le regardaient et cherchaient de tous leurs yeux à découvrir la figure que la mauvaise visière laissait â peine apercevoir; mais quand elles s'entendirent appeler demoiselles , qualité si opposée â leur profession, elles ne purent s'empêcher de rire ; si bien que Don Quijote s'en offensa et leur dit : La modestie et la discrâion siéent aux belles, et c'est folie que de rire pow des motifs légers. Je ne dis pas cela pour que vous en conceviez du souciet du chagrin, car je n'ai poînl d'autre dessein que de vous rendre service. De;s propos si nouveaux pour elles, et la grotesque tournure de Don Quijote, ne faisaient qu'augmenter en elles le rire, et la colère dans le chevalier. n n'en serait pas demeuré là, si dans le même temps il n'eût vu paraître l'hôte, gros homme très pacifique. L'hôte, qui vit cette figure bizarre, si étrangement armée d'un corselet , d'un écu et d'une lance, fut sur le point de s'unir aux jeunes filles et de donner des marques de sa gaieté; mais, craignant encore plus qu'elles tout cet apparefl de guerre, il résolut de parler poliment, et dit à Don Quijote : Seigneur chevalier, si vous chercheas à loger, il ne vous manquera rien ici que le lit, car en cette hôtellerie nous n'en avons pas un; tout le reste s'y trouve en abondance. Don Quyote, voyant rhumilité du gouverneur «de la forteresse, car tds hii parurent et l'hôtellerie et l'hôte , lui répondit : Pour moi, seigneur châtelain, la moindre chose me suffit : les armes sont toute ma parure et le combat tout mon repos ^ L'hôte, s'entendant appeler Castellano , crut que Don Quijote le prenait pour un sain de Gastille 2, lui qui était Andalous, de la plage de San-Lucar, aussi larron que Gacus, aussi malin qu'un écolier
^ Mu arreos son la* armas.
Mi descanso el pelear.
' En fenne de Bohémiens c'est rusé, voleur.
• OU qu'un page : D'après cela, répliqua-t-il, seigneur, vos lits ^ sont de dures roches, et votre dormir n'est que veille ^ : cela étant, vous n'avez qu'à mettre pied à ttt^re, et vous êtes assuré de trouver ici l'occasion et autant d'occasions que vous voudrez de ne pas docmir de tout un an, à plus forte raison de toute une nuit. A ces mots il vint tenir Tétrier à Don Quijote, qui descendit de cheval avec beaucoup de difficulté, comme un honmie qui, de tout le jour, n'avait pas déjeuné. Il recommanda à l'hôte d'avoir grand soin dé son cheval, l'assurant que de tous les êtres qui mangeaient du pain dans le monde, c'était biaa le meilleur. L'hôte l'examina attentivement ; méà il ne lui parut pas aussi bon que le disait Don Quijote, ni même à moitié près. Après avoir acconmiodé le cheval à l'écurie, il vint voir ce que desirait son hôte, et le trouva se foisant désarmer par les demoiselles, avec lesquelles il s'était déjà réconcilié. Elles lui avaient ôté le corselet et la cuirasse; mais, quelque effort qu'elles fissent, elles ne purent désenchâsser ni le gorgerin ni la soi-disant salade, qui était attachée avec des rubans verts, dont elles ne pouvaient défaire les nœuds sans les couper, ce qu'il ne voulut jamais souffrir : ainsi il passa toute la nuit avec la salade en tète, ce qui faisait la plus étrange et la plus plaisante figure qui se puisse imaginer. Pendant qu'on le désarmait, prenant toujours les créatures qui lui rendaient cet office pour des personnes dç haut* rang et les dames de ce château, il leur dit de l'air le plus galant : Jamais chevalier n'aura été aussi bien servi des dames que Don Quijote, quand il sortit de son village; les demoiselles prenaient soin de lui, et les princesses de sto cheval : O Rossinante ! c'est le nom de mon cheval , belles demoiselles, et Don Quijote de la Manche est le mien; je n'avais pas dessein de me faire connaître avant d'avoir fait pour votre service quelque action qui me dévoilât. L'à-propos
* 3fi cama las duras penas. Mi dormir siempre velar.
Ces deux ver», ainsi que ceux de la pafic précédente, sont pris d'une romance espagnole.