PARTIE I. CHAPITRE XXVI
de menaces envers moi : je ne suis point homme qui tue ni qui yole; à chacun , sa destinée qui le tue, ou bien Dieu qui Ta fait. Mon mattre est au milieu de la montagne, où il fait pénitence à son plaisir. Et, sans s'arrêter, il leur raconta dans quel état il Favait laissé, les aventures qui lui étaient arrivées, comment il allait de sa part porter une lettre à madame Dulcinée du Toboso, fille de Laurent Gorchuelo, dont il était éperdoment amoureux ^ Le avé et le barbier demeurèrent tout étonnés de ce que leur dit Sancho ; et, bien qu'ils connussent assez la folie de Don Quijote, plus ils en entendaient parler, plus leur étonnement augmentait. Ils demandèrent à voir la lettre à Dulcinée; Sancho répondit qu'eUe était écrite dans des tablettes, et qu'il avait ordre de son mattre de la faire transcrire sur du papier, au premier village qu'il rencontrerait. Sur cela le curé lui promit de là transcrire lui-même en beaux caractères. Sancho Pança mit la main dans son sein pour chercher les tablettes; mais il n'avait garde de les y trouver, car elles étaient demeurées dans les mains de Don Quijote, et il n'avait pas songé à les redemander. Quand Sancho vit qu'il ne les trouvait pas, son visage devint pâle comme la mort. Il se tâta par tout le corps, et se convainquit qu'il ne les avait pas. Portant aussitôt les deux mains à sa barbe , il s'en arracha la moitié, se donna une demi-douzaine de coups de poing dan» le nez, et se mit tout en sang. Le curé et le barbier, voyant son désespoir, lui demandèrent ce qu'il avait pour se traiter de la sorte. Ce que j'ai? répondit Sancho.; ^e viens de perdre en un instant, et d'une main à l'autre, trois ânons, dont le moindre valait un château. Comment cela? dit le barbier. 4'ai perdu, répondit Sancho , les tablettes où était la lettre pour madame Dulcinée, et une lettre de change signée de mon mattre, par laquelle il mandait à sa nièce de mç donner trois ânons, de quatre ou cinq qui sont en sa maison. Et il leur raconta la perte de son griscm. Le curé le consola, l'assurant qu'après avoir trouvé son mattre, il lui ferait donner un meilleur mandat, sur papier, comme c'était la coutume, parcçque
' Hasta lot higados.
2M DON QL-UOTE.
otnx qu'on écrivait sur des taUettes n étaieot jamais acquittés. Pniscpi'fl est ainsi, dit Sandio, je regrette peu d'avov perda la lettre de Dokinée : je la sais presque^par eonu*, et Ton pourra la transcrire quand on voudra. Dites4a-nons, Sandio, reprit le liarbier, et nous la transcrirons. Sandio se mit à se gratter la tête pour rappeler sa mémoire : il se posait tantôt sur un pied, tantAt sur Vautre, regardant le ciel, puis la terre; enfin, après s^ètre rongé les oïlgies, et avoir tenu ses auditeurs en snqwns, il s^écria : P^u^ieu, ae^iieur licencié, tous les diables s'en mêlent; je ne saurais me rappeler ce que disait la lettre; elle cornmoiçait pourtant ainsi : Haute et souterraine ^ dame. Non, dit le barbier, il ne pouvait y avoir souterraine : c'est surhamoine on souveraine qu'il feut dire. Vous avet raismi, dit Sandio. Ensuite, si je ne me tpompe, il y avait : le blessé et manquant de sommeil, et le féru baise les mains de votre merci, ingrate et très méconnaissante belle. 11 y avait eneore je ne sais quoi de santé et d'infirmité qu'il lui envoyait, et discourant encore, U finissaii^ar : Fotre, jusqu'à la mort, le chevalier de la Triste Figure. L'heureuse mémoire de Sancbo ne les réjouit pas peu; ils lui donnèrent beaucoup de louanges, et le prièrent de recommencer la lettre encore deux fois , afin qu'ils l'apprissent eux-mêmes par cœur, pour la transcrire. U reconmiença donc trois autres fois; et, à chacune , il dit trois mille impertinences. Il répéta ensuite tout ce qu'il savait de son maître; mais il se garda bien de dire un seul mot de son bernement dans l'hôtellerie dans laquelle il ne voidait point entrer, n dit encore que son maître était résolu , s'il lui rapportait une bonne réponse de madame Dulcinée, de se mettre en chemin pour s'aller faire empereur, ou pour le moins monarque , et qu'ils l'avaient ainsi arrêté entre eux : ce qui n'était pas une cbose bien difficile pour son maître, avec la force de son bras et la valeur de sa personne. La chose faite, il devait le marier, parcequ'il serait sans doute veuf, et lui donner pour femme une demoiselle de l'impératrice, héritière d'un grand Ëtat en terre
1 Sobajada,