‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 146 sur 278 · PARTIE 1. CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

PARTIE 1. CHAPITRE XXIX

que votre magnanime personne s'en vienne incontinent avec moi où je la conduirai, et qu'elle me promette de ne s'engager dans aucune autre aventure, de n'écouter aucune requête, jus- ({u'à ce qu'elle m'ait vengée du traître qui, contre tout droit divin et humain, s'est emparé de mes états. Je vous l'octroie à ces conditions, répondit Don Quijote : ainsi, madame, vous pouvez , dès ce mcnnent, bannir la mélancolie qui vous accable, et donner à vos espérances perdues un nouvel aliment et de nouvelles forces; avec l'aide de Dieu et de mon bras, vous vous verrez bientôt rétablie dans votre royaume, et de nouveau assise sur le trône de votre ancien et puissant État , en dépit des félons qui voudraient s'y opposer. La main à l'œuvre donc, on dit communément que le péril est dans la demeure. La belle afflig.ee fit tous ses efforts pour baiser les mains de DonQu^ote; mais toujours galant et .courtois chevalier, il ne le voulut pa» permettre, la fit relever et Tembrassa avec grâce et affabilité. Il ordonna à Samcho d'examiner les sangles de Rossinante, et de l'armer lui-même sur-le-champ. Sancho décro(;ha les armes, pendues à un arbre conmie en trophée, visita les sangles du cheval, arma dans un instant son maître, et celui-ci se voyant équipé : Sortons d'ici, dit-il, au nom de Dieu, et allons secourir cette grande princesse. Le barbier était resté à genoux, se donnant bien garde de rire et de laisser tomber sa barbe, dont la chute aurait peut-être empêchéja réussite de leur louable entreprise; mais, voyant le don octroyé, et la promptitude avec laquelle Don Quijote se disposait ft Faccomplir, il se leva, prit l'autre main de sa maltresse, laissée libre par Don .Quijote, et à eux deux ils la mirent sur sa mule. Le chevalier sauta alors sur Rossmante, le barbier s'accommoda sur sa monture, et Sancho resta à pied , non sans se rappeler avec douleur la perte de son roussin, qui lui faisait tant de faute en ce moment; mais il se consolait facilement de tout en pensant que son maître était en bon chemin pour devenir empereur, car il ne faisait aucun doute qu'O ne dût se marier avec la princesse, et être au moins roi de Micomicon. Une seule chose le chagrinait, c'était de

penser que ce royaume était au pays des nègres, et que, par conséquent , les vassaux qu'on lui donnerait seraient tous noirs. Mais il y trouva bientôt un bon remède dans son imaginatimi. Que m'im|k)rte, se dit-il à lui-même, que mes vassaux soient nèigresP je n'aurai qu'à les faire charger et conduire en Espagne, t^ je les pourrai vendre. On me les payera comptant, et avec cet argent, je pourrai acheter un titre, un office, qui me fera vivre à Taise le reste de mes jours. Endormez-vous donc et n'ayez pas assez d'esprit et d'habileté pour disposer les choses ^ et vendre trente ou dix mille vassaux en moins d'un tour de main ^PPar Dieu, je les ferai voler grands ou petits, ou comme je pourrai, et, quelque noirs qu'ils soient , je les ferai devenir blancs ou jaunes. Approchez-vous que je me tette le doigt ^. Ces pensées l'occupaient si agréablement, qu'il ne songeait pas au déplaisir de cheminer à pied. Gardenio,et le curé, cachés dans les halliérs, ne perdaient rien de èe qui se passait ; mais ils ne savaient comment s'y prendre pour les rejoindre. Cependant , le curé, qui était fort inventif, imagina un moyen pour y parvenir } ce fut de couper promptement la barbe à Gardenio, avec des ciseaux qu'il avait dans un étui ; puis il le revêtit d'une petite capote grise qu'il portait, lui donna son manteau noir, et, demeura lui-même en chausses et en pourpoint. Gardenio fut tellement changé par cette métamorphose, que lui-même ne se fût • pas reconnu s'il se fût regardé dans un miron*. Ceh fait , malgré l'avance qu'avaient prise les autres pendant cette toilette , ils arrivèrent facilement les premiers au grand chemin, parcecpie les broussailles et les mauvais paiisages empêchaient les cavaliers d'avancer aussi promptement que les gens de pied. En effets au sortir de la montagne, ils s'établirent dans la plaine , et lorsque Don Quijote et ses compa-

* Il y a dans l'espagnole No tino dormios, 7 no Ungait ingenio ni htMlidad para ditponer de lat cotas, rpara vender^ etc.

* En dacfune état pajas.

s Que me mamo el dedp : Expression proverbiale qui n'appartient qa*à la langue espagnole. C'est à peu près comme si Ton disait : Vous Terrez si je suis manchot, si je tnc mouche du pied , etc.

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