‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 147 sur 278 · PARTIE l CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

PARTIE l CHAPITRE XXIX

gnons parurent , peo de temps après , le curé se mit à le GOnsidéfer, faisant bien entaidre par ses signes qu'il le reconnaissait Après ravoir ainsi contemplé quelque temps , il courut à lui, les bras ouverts,. disant à haute voix' : Soyez le bien trouvé, miroir de la chevalerie, mon bon comp'atriote Don Quijote de la Manche, la fleur et Télité de la gentillesse, le rempart et la consolation des affligés, ra quintessence des chevaliers errants. En disant ces mots, il embrassait le genou gdhché de Don Qiri|jote, qui, tout étonné des actions et des paroles de cet homme, se mit à son tour à le considérer avec attention, et le reconnut enfin, fort surpris de le. rencontrer en ce lieu; il fit tous ses efforts pour mettre pied à terre; mais le curé s'y opposa; laissez-moi , dLsait Don Quijote, laissez-moi descendre, seigneur licencié; il n'est pas convenable que je sois à cheval, et qu'une aussi respectable personne que votre seigneurie soit à pied. Je n'y coBsentirai nullement, dit le curé : que votre grandeur reste à cheval, puisque c'est à cheval que vous mettez à fin les plus périlleuses aventures qui se soient vues de notre âge; pour moi, quoique je sois prêtre indigne, il me suffira de monter en croupe derrière un de ces seigneurs qui vous accompagnent, s'ils l'ont pour agréable, et je me croirai monté sur Pégase, ou sur le zèbre ou Tàlfana ^ que montait le fameux Maure Muzaraque, lequel est encore à présent enchanté dans la grande côte de Zulema , non loin de la grande Gompluto. Je n'y faisais point attention, seigneur licencié, répondit Don Quijote; je sais que, pour l'amour de moi, madame la princesse ordonilpra à son écuyer de vous céder la selle de sa mule, et qu'il s'accommodera de la croupe, si elle y porte. Oui, elle y porte à ce que je crois, répondit la princesse; et il ne

' Nous aTons déjà dit qae , par atfiana , on entendait une cavale ou jument d*immente stature dont se senraient les géants ou, chefiliers eitants. Le zèbre ( ta zébra ) est ce joli animal , rayé de blanc et de noir, ou de brun, que l'on voitdans nos ménageries. H parait que ce quadrupède ftit connu en Espagne dès tes temps les plus reculés, puisque dam la Galice, est qne montagne appelée de son nom Cebrero, On croit également txrtain que la chair dé cet animal se serrait autrefois sur les tables.

sera pas nécessaire de prescrire son devoir à mon écuyer ; il est trop courtois pour souffirir qu'un ecclésiastique aille à pied pouvant être à cheval. Sans doute, rendit le barbier; et mettant pied à terre, il invita le curé à occuper la selle, ce qu'il fit sans se faire beaucoup prier. Malheureusement lorsque le barbier sauta sur la croupe, la mule, qui était de louage, c'est assez dire qu'elle était mauvaise, Im le derrière, et fit deux ruades en l'air, ^ui, si elles l'eussent atteint à la tète ou à la poitrine , lui eussent fait donner au diable la recherche de Don Quijote. Il fut toutefois ébranlé de sorte qu'il tomba sans faire attention à sa barbe qui se détacha. Se voyant ainsi le visage à découvert, il ne trouva rien de mieux à faire que de se couvrir la figure avec ses deux mains, en criant qu'il avait toutes les dents brisées. Don Quijote voyant , loin du visage de Técuyër, ce gros paquet de barbe, sans mâchoires et sans être souOlé de sang, s'écria : Vive Dieu! voici un grand nirade^ , sa barbe s'est détachée et abattue comme si on l'eût décollée. Le curé, voyant sa ruse en danger d'être découverte, ramassa promptement cette barbe , s'approcha de maître Nicolas qui gisait par terre, se plaignant toujours, lui prit la tète qu'il ' appuya contre sa poitrine, et lui remit subitement sa barbe, marmottant quelques paroles qu'il dit être un charme propre à. rattacher les barbes, comme ils l'allaient voir. Quand elle fut solidement fixée, il se recula, et l'écuyer parut aussi sain, aussi barbu qu'auparavant ; Don Quijote s'en émerveilla grandement, «t pria le curé de lui apprendre ce charme quand il en aurait le loisir, ne doutant pas que sa vertu ne s'étendît plus loin qu'à rattacher des barbes, puisqu'il était évident que, là où la barbe avait été arrachée, la chair devait être offensée, et que, puisqu'on la voyait saine et guérie, ce charme devait avoir de plus grandes vertus. 11 est vrai , répondit le curé, et il promit à Don Quijjote de le'lui apprendre à la première occasion. On convint que le curé monterait en ce moment, et que tous trois auraient alternativement leur tour jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à l'hôtellerie qui était à deux lieues de là.

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