PARTIE I. CHAPITRE XXXn
beaucoup de choses, et il n'est pas bon qu'une jeune fille en sache et en dise tant. Ce seigneur me Ta demandé, dit-elle : R faut bien que je lui réponde. Maintenant', dit le curé, seigneur hôte, apportez-moi ces livres, je suis curieux de les voir. Volontiers , répond l'hôte. Et entrant dans sa chambre , il en tire une vieille malle fermée d'une petite chaîne , l'ouvre, et y prend trois grands livres et quelques papiers écrits à la main. Le pre-r mier livre qu'on ouvrit était Don Cirongilio de Thrace^; le second, Félix Marte d'Hircanie; et le troisième, V Histoire du grand capitaine Gonzalo Hemandez de Cordoue, avec la Fie de Diego Garcia de Paredès. A la lecture des deux premiers titres, le curé se tourna vers mattre Nicolas, et lui dit : Nous aurions bien besoin ici de la gouvernante de notre ami et de sa nièce. Il n'est pas nécessaire, répondit le barbier : je les saurai porter aussi bien qu^élles , à la cour ou dans la cheminée, car, en vérité, il y a un fort bon feu. Gomment, dit l'hôte, vous voulez brûler mes livre»? Rien que ces deux-èi , reprit le curé : Don Cirongilio fct FéUx Marte, Mais, reprit rhôte, pour les vouloir brûler, mes livres sont-ils, par aventure, hérétiques ou flegmatiques? Vous voidez dire schismatiques? reprit mattre Nicolas. C'est vrai, dit l'hôte; mais, si vous voulez absolument en brûler, que ce SoM ce Grand capitaine, ou Diego Garcia ; car, pour les ^autres , je laisserais plutôt brûler mon enfant. Mon frère, dît 4e curé, ces deux livres sont menteurs et pleins de rêveries , tandis que celqi dif grand capitaine est une histoire véritable, qui raconte les actions de Gonzalo Hemandez de Gordôue, qui, par ses nombreux et brillants exploits, mérita le surnom de Grand capitcdne, surnom fameux et illustre , dont lui seul fut digne. Quant à Diego de Paredès, ce fut un excdlent chevalier, natif de TruxiUo en Estramadure, vaillant soldat, et d'une force si prodigieuse, que, d'un seul doigt , il arrêtait une roue de moulin ^ans sa
1 Les livrer de Don Cirongilio de Thracê, fil» du noble roi Elesfrool* de Macédoine , composés par Bernard de Verras, et traduits en latin. Séville, 1515* in-folio.
fîirie. Étant un jour sur un pont , armé d'une épée à deux m^ias, il arrêta toute une armée. 11 fit tant de prouesses que, si, au lieu d'être racontées par lui-même, avec la modestie d'un chevalier et d'un homme qui est son propre historien, dlés eussent été décrites par un autre, en toute liberté et sans passion, elles auraient fait oublier les eiqiloits d'Hector, d'Achille et de Roland. Prenez-vousTcn à mon père ^ répondit l'hôte. Et de quoi vous étonnez- vous, arrêter une roue de moulin? lisez donc ce que j'ai lu , moi , de Félix Maf te d'Hircanie , qui , d'un seul revers, coupa parle milieu du corps cinq géants, comme s'ils avaient été feits de fèves à la façon des petits moines que font lejs enfants ^. Une autre fois, il attaqua lui seul unç grande et puissante armée, dans laquelle on comptait plus d'un million six cent mille soldats, tous armés de pied en cap, et les défit tous , comme si c'eût été des troupeaux de brebis. Et que me direz-vous aussi de ce bon Girongilio de Thrace, si vaillant et si cour^géui^ comme on le voit dans le livre, qui rapporte que, naviguant un joup sur une rivière, il en vit sortir un serpent de feu? 11 se jeta sur lui, se mit à cheval sur son dos écailleUx, et lui serra la gorge avec ses mains, d'une telFe force, que le serpent, sentant quil l'étranglait , n'eut d'autre^ressource que de se laisser aller au fond de l'eau, entraînant avec lui le chevalier, qui ne voulut jamais lâcher prise : quand ils furent en bas, il se trouva dans des f))aiais et des jardins si beaux que c'était merveille , et le serpent se changea en un vieillard , qui lui apprit tant de choses qu'on ne saurait le dire. Taisez-vous , seigneur : si vous lisiez tela, vous deviendriez fou de plaisir. Deux figues pour votre grand Capitaine et pour Diego Garda. Dorothée , entendant ces paroles , dit tout bas à Gardenio : Il manque peu de chose à notre hôte pour faire le second tome de Don Quijote. Je le crois comme vous, dit Gardenio, car, il fait assez voir quMl tient pour certain que tout ce que racontent ses livres est arrivé
> G'est-â-dirc : 0 la belle merveille! qoc inc contez-vous là , etc. s Como lot fraflecicos qu« hacen lot ninos.