‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 163 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XXXII

ni plus ni moins qu'ils le disent, et les frères déchaux ne le feraient point changer de sratiment. Mais, dit le curé, faites donc attention , frère y qu'il n'y a jamais eu au monde de Félix Marte d'Hircanie, ni de Cirongilio de Thrace, ni aucun de ces chevaliers dont parlent tous le^livresde chevalerie; tout est composition et fiction, ouvrages d'esprits oisifs, pour, ainsi que vous le dites, tuer le temps, comme le font vos moissonneurs en lisant ces contes : car, je le répète et je vous le jure, on ne vit jamais dans le monde ni semblables chevaliers, ni de telles folies. A d'autres ^ répondit l'hôte, comme si je ne savais^ pas combien 'font cinq, et où le soulier me blesse. Ne pensez pas me donner de la bouillie, car je ne suis plus petit enfsint. Il est bon que vous veniez^ me faire accroire que tout ce que racontent ces bous livres n'est que mensonges et balivernes, lorsqu'ils sont imprimés avec la permission des seigneurs du conseil royal, comme s'ils étaient gens à permettre qu'on imprimât tant de fables, tant de batailles et d'enchahtements, qui font perdre la raison. Je vous ai déjà dit, ami^ reprit le curé, que cela est permis pour occuper l'oisiveté de nos esprits, de même que, dans les gouvernements bien ordonnés , on permet les jeux d'échecs, de paume, de billard, pour l'amusement de ceux qui n'ont rien à faire , qui ne peuvent ou né doivent pas travailler; ainsi, l'on tolère l'impression et l'existence de tels livres , dans la persuasion bien fondée qu'il ne se trouvera personne assez ignorant pour "les r^arder comme des histoires véritables; si j'en avais te loisir, et que l'auditoire le permit, je dirais ici concernant la taraûière dont les livres de chevalerie doivent être composés pour être bons, dés choses qui peut-être donneraient à plusieurs profit et agrément ; mais j'espère qu'il viendra un temps où je pourrai les communiquer à gens en état d'y remédier. En attendant, seigneur hôte, veuillez crœre ce que je vous ai dit, reprenez vos.livres, arrangez-vous de leurs vérités ou de leurs mensonges, et grand bien vous fasse; Dieu, veuille que vous ne clochiez pas du même pied que Don Qiiiiiotef

* A otro perro con ese hueso^ à d*autrc8 chiens avec cet os.

Pour cela, lum, dit rh6te, je ne serai point assez fou pour me faire chevalier errant. Je vois bien qu'on, n'en use plus maintenant con)me on le faisait au temps où Ton dit que couraient le monde ces fameux chevaliers. Vers le milieu de cette conversation, Sancho était entré dsfts la salle : il resta tout pensif et confus d'entendre dire qu'il n'y avait plus alors de chevaliers errants, et que tous les livres de chevalerie n'étaient qu'un tissu de mensonges et de folies. 11 résolut en lui-même d'attendre lé succès qu'aurait le voyage de son maître , et, s'il n'avait pas une aussi heureuse fin quHl l'avait espéré, de le quitter, et s'en retourner auprès. de sa femme et de ses enfants, reprendre son travail accoutumé. L'hôte remportait la malle et les livres, lorsque le curé lui dît : Attendez, je désire voir.. ce

que c'est que ces papiers écrits à la main. L'hôte les lui remit. C'était un cahier d'environ huit feuilles manuscrites, et au commencement ce grand titre : Nouvelle Am Curieux impertinent. Le curé lut en particulier quelques lignes, et dit : Le titre de cette nouvelle me plàit assez : j'ai envie de la lire tout entière. Votre révérence le peut bien faire, répondit l'hôte, je puis assurer qu'elle a fait grand plaisir à plusieurs de mes hôtes qui l'ont lue : ils me l'ont vivement demandée; mais je n'ai pas voulu la leur donner, ayant l'intention de la rendre au propriétaire de cette malle qui l'a oubliée, et qui pourra bien quelque jour repasser par ici. Quoique ces livres doivent me faire grande faute, je veux les restitder, car si je suis hôtelier, je suis aussi chrétien. Vous avez bien raison, ami, dît le curé : mais, du moins, si la nouvelle me épiait, vous me permettrez d'en prendre copie. De tout mon cœur, répondit l'hôte. Cardenio, cependant , avait prfs le papier, et commençait à le lire : il en jugea comme le curé, et pria celui-ci d'en faire lecture à haute voix. Je le ferais bien volontiers, dit le curé, s'il n'était pas plutôt temps de se coucher que de lire. Ce sera un repos pour moi que cette lecture, dit Dorothée, car mon esprit n'est ^ pas encore assez tranquille pour me permettre de dormir quand j'en ai besom. S'il en est ainsi, dit le curé, je vais la lire pour

Page 1