‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 164 sur 278 · LE CURIEUX IMPERTINENT · texte numérisé non relu

LE CURIEUX IMPERTINENT

Nouvelle.

A Florence, ville opulente et célèbre de Fltalië, dans la proviuce de Toscane, vivaient deux chevaliers riches et distingués, Anselme et Lothaire; ils étaient si unis, que tous ceux qui les connaissaient les avaient surnommés par excellence ^ les deux amis. Us étaient tous deux garçons, du même âge,, de la même humeur, et cette conformité contribuait encore à resseirer leur union. Il est vrai qu'Anselme rechercliait les plaisirs de Tamour avec plus d'empressement que Lothaire , celui-ci préfîërait ceux de la chasse .* dans l'occasion Anselme sacrifiait ses goûts pour suivre ceux de Lothaire, et Lothaire abandonnait les siens pour se conformer à ceux d'Anselme. Ainsi leurs volontés étaient si bien d'accord, qu^ les mouvements d'une horloge bien r^lée ne Tétaient pas davantage.

Anselme aimait éperdument une demoiselle de la même ville, belle et de lionne maison, et si recommandable par sa famille et par elle-même, que, sur l'avis de Lothaire, sans lequel il ne faisait jamais rien, il résolut de la demander en mariage à ses parents. Lothaire se chargea de l'ambassade , et conduisit l'affaire si fort au gré de son ami, qu'en peu de temps Anselme se vit en possession du bonheur qu'il avait désiré. Camille, de son côté , se trouva si satisfaite de cette union, qu'elle ne ces-

I Por esceiensia r antonomasia : figure de rhétorique par laquelle ou prend l'épitliête pour le nom.

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.sait d'en rendre grâces à Dieu, puis àLothaire, dont lentremisc loi avait procuré tant de félicité. Pendant^ les premiers jours da mariage, consacrés ordinairement aux fêtes ^ Lothaire visita son ami connue de coutume, dierchant i lui faire lH>nneur, à le fêter et le divertir par tous les moyens possibles. Mais, les noces achevées et Pafïluendl des visites ralentie, il commença à se retirer avec précaution de la maison d'Anselme, convaincu que tout homme discret ne doit point hanter la demeure de ses amis mariés aussi librement qu'il le faisait quand ils étaient garçons : car, encore que la bonne et vraie amitié ne * puisse et ne doive être susceptible de soupçon, cependant rhonneur d'un époux est si délicat qu'iLpeut être offensé même par des frères*, à'plus forte raison par des amis. Anselme ne tarda pas ai s'apercevoir dû changement de Lothaire : il lui en fit de grandes plaintes, et lui dit que, s'il avait prévu que son mariage porterait obstacle à leur fréquentation ordinaire, il .ne l'aurait jamais contracté; que si, pour Tintime union qui régnait eptre eux lorsqu'il était garçon, ils avairat mérité qu'on leur donnât le ,doux nom des deux amis, il ne voulut point, pour une circonspection déplacée, perdre un titre si honorable et si beau; il le* suppliait donc, si l'amitié peut admettre de telles expressions, de revenir chez lui , d'y être le maître de la maison , d y entrer et d'en ^rtir comme de coutume ^'assurant que son épouse Camille n'avait pas d'autre goût et d'autre volonté que celle qu'il lui inspirait , et que sachant quelle était auparavant leur intimité , elle avait beaucoup dé peine de son éloignement. A toutes ces raisons qu'ailéguait Anselme à Lothaire pour lui persuader de revenir chez lui comme de coutume, ce dernier répondit avec tant de prudence, de jugement et de discrétion, qu'Anselme demeura convaincu de sa bonne intention. Us convinrent qu'à l'avenir Lothaire viendrait dîner chez lui deux jours de la semaine et les jours de fêtes. Malgré cette convention , Lothaire se proposait toujours de ne rien faire qui pût nuire à l'honneur de son ami , dont la réputation lui était plus chère que la sienne

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