PARTIE l. CHAPITRE XXXIll
p;rQpre. U lui disait, et avec raison, que celui à qui le ciel accordait une belle femme , devait examiner avec autant de soin quels amis il recevait chez lui, que les amitiés que contractait sa femme avec celles de son sexe, parceque^ ce qui ne pouvait se concerter ni se faire dans les églises, dans les places publiques, dans les fêtes et les spectacles (lieux où le mari ne peut pas toujours empêcher sa femme d'aller), pouvait s'exécu* ter facilement dans la maison (l'une amie ou de la parente dont on était le plqs sûr ; il lui remontrait combien était nécessaire aux maris d'avoir un ami sûr, qui les avertit des fautes qu'ils pourraient foire dans le gouvernement de leur maison, parceque, souvent, aveuglés par leur amour pour leur femme, ils n^ leur donnent pas, pour ne les point chagriner^ les avis qu'ils leurs devraient , de faire ou de n& pas faire telles choses auxquelles sont attachées l'honneur ou le bl&me; avertis par un ami, ils y pouvatent facilement apporter remède. Mais où trouver un ami aussi sincère, aussi loyal, aussi discret que le demandait Ltthaire? Certes , je l'ignore, si ce n'est Lôthaire lui-même, qui veillait avec tant de sollicitude sur l'honneur d'Anselme; qui éloigfnait, ^passait, abrégeait les rapprochements convenus , pour ne point donner au vulgaire-oisif, aux regards malveillants et curieux, occasion de gloser, en voyant un jeune homme riche, noble et doué de mille qualités hantar la maison d'une aussi belle femme que Camille; quoique la sagesse connue de cette jeune femme eût pu mettre un frein à la médisance, il ne voulak pas exposer au^plus léger soupçon sa réputation et celle d'Anselme. Aussi il eçiployait les jours convenus à d'autres choses sous d^s prétextes qu'il cherchait à rendre obligatoh*es,et lorsqu'ils se réunissaient, la plus grande partie du jour se passait en plaintes et reproches d'un cùté, et en excuses de l'autre.
Or, un jour que les deux amis se promenaient dans un pré hors, de la ville, Anselme tint à Lôthaire le discours suivant : Tu crois peut-être, ami Lôthaire , qu'après la grâce que Dieu m'a accordée en me faisant naître de parents aussi estimables
que les miens, en répandant sur moi, comme à pleines mains , les biens de la nature et ceux de la fortuné, je ne puis sentir une reconnaissance égale au bîen^t surtout lorsque je puis me féliciter de posséder un ami tel que toi , et une femme comme Camille. J'estime ces biens, sinon comme je le dois, du moins autant qu'il est en mon pouvoir. Cependant, avec tous ces avantages qui composent ordinairement toute la félicité humaine, je suis rhomme au mon(|e le plus inquiet, le plus mélancolique. Depuis je ne sais quel temps je suis obsédé d'un désir si étrange, si ei[traordinaîre,que je m'étonne de moy mtoe; je me blâme et voudrais me. dérober à mes pro[M;es pensées, mais j'ai autant de peine à l'écarter que j'en aurais à le découvrir à tout le monde. Puis donc que je ne saurais Je renfermer plus longtemps, je veux du moins le confier à ta discrétion , persiiadé qu'avec la diligence que ton amitié va mettre à y apporter remède , je me verrai bientôt délivré de Tangoisse qui m'oppresse, et passerai, par tes soins, à une satisfaction égaie au chagrin que je dois à ma foliet
Lothaire, interdit du discours d'Anselme, ne savait où devait aboutir ce long préambule. Il cherchait* à deviner quel pouvait être ce désir de son ami, et ne pouvait arriver au but. Pour mettre fin à ce tourment, il dit à Ansehne que c'était faire une injure notoire à son amitié que de chercher tant de détours pour lui découvrir ses plus secrètes pensées , puisqu'il devait être assuré de recevoir de lui ou des conseils pour se conduire, ou des secours pour remédier à ses maux. Je le sais, répondit Anselme , et cette.certitude m'encourage à t'avouer que le désir qui me tourmente est de sayoir si Camille est aussi parfaite et aussi fidèle que je le pense. Le seul moyen qui puisse me convaincre, c'est une épreuve telle que sa fidélité puisse se manifèsier, comme le feu fait connaître la bonté de l'or : je crois qu'une femme ne peut être dite vertueuse qu'en proportion des sollicitations ; et que celle-là seule est fidèle qui n'est point émue par les promesses, les présents, les larmes et les continuelles importunités des soupirants. Peut-on avoir obligation