‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 167 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XXXIIL · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XXXIIL

homme mort; et moi , qui , comme tu le demandes , serai Hnstrument d'un aussi grand mal, ne me yerrai-je pas déshonoré, et, par conséquent, sans vie? Écoute-moi, cher Aqselme, et ne m'interromps point que je ne t'aie dit tout ce qui s'offre à mon esprit pour répondre à ce que tu desires : tu auras tout le loisir ensuite de me refendre et moi de t-^Soouter. J'y consens , dit Anselme; parle tant que tu voudras. Lothaire poursuivit ahisi : Il me parait que ton esprit est en ce moment comme celui des- Maures, auxquels on ne peut faire comprendre les erreurs de leur secte par des citations deFÉcriture sainte, par des raisonnements spéculatif empruntés à l'intelligence ou fondés sur dés articles de foi : il fauA leur offrir des exemples palpable^ , faciles, intelligibles, démcmstratif^, indubitables, des démonstrations mathématiques aussi incontestables que celle-ci : de deux quantités égales , ôtez deux parties égales, les restes seront égaux. S'ils n'entendent point nos paroles , comme de fait ils ne les cominrennait pas, il fout leur niontrer cela avec les mjains, le leur mettre sous les yeux, et , avec tout cela, on n'arrive jamais à tes convaincre des vérités de notre sainte reli^^ gion. Je serai contraint d'en user de même avec toi; car tt passion t'a tdfeemênt ^^é, ton désir est si loin de toute (ttibre de raison, que ce serait perdre le temps que l'employer à te faire comprendre ta simplicité : je ne puis me servir d'un autrp nom, et je suis tenté de te liv:rer à ta coupable folie, mais l'amitié que je te porté me^fond de t'abàndonner dans le pérfi manifeste où tu te trouves ; écoute-moi et tu n'en douteras plus. Tu veux que je sollicite d'amour une femme tranquille et retirée , que je séduise une personne honnête , que j'offre à celle qui n'est point intéressée, que j'iiùportune une fomme prudente ! Ce sont tes profures expressions. Mais , tu sais que t| femme a toutes ces qualités , que cherches-tu ? Si tu crois , comme je n'en fais aucun doute, qu'elle sortira triomphante de mes attaques , quels titres plus bonoralHes loi donneras-tu que ceux qu'elle a déjà; quelles perfections aura-t-elle de plus? Ou tu ne la crois pas ce que tu dis , ou tu ne sais ce que tu

demandes. Si tu ne crois pas à ses Tertus , pourquoi réprouver ? Agis envers die comme envers une coupaMe, ainsi que bon te semblera. Mais, si tu la juges parfoite, n'est-il pas impertinent de vouloir feire Fépreuve d'une vérité qui ne changera rien à Topinion que tu avais déjà? Entrepr^dre des choses qui ne peuvent être que nuisibles , sans nous apj^ter aucun profit 9 «st le propre des esprits téméraires et déréglés , surtout quand rien ne nous y contraint, et que la moindre réflexion suffit pour rendre notre folie évidente. Les choses difficiles, on les entreprend ordinairement ou pour Dieu , ou pour les hommes, ou pour tous deux ensemble : celles qui se font en Fhonneur de Dieu sont les actions des saints, qui, avec des corps d'hommes, ont mené la vie des anges; celles qu'on fait en vue dd monde , ce sont les efforts des voyageurs qui traversent l'immensité des mers, bravent tous les clônats , visitent les nations étrangères pour acquérir les biens de la fortune ; celles qui se font pour Dieu et pour les hommes ensemble sont les exploits des valeureux soldats, qui voient à peine aux murailles des ennemis tmc brèche large comme un booïet de canon, qu'insensibles â la crainte , insouciants du danger qui les menace , enflammés de l'ardeur de combattre pour leur foi, leur patrie et leur roi, ils se jettent tète baissée au travers dé mille morts : voilà les entreprises qu'il faut tenter, on y trouve gloire, honneur, avantages, quelque difficiles, quelque périlleuses qu'elles puissent être. Mais ce que tu médites ne saur^t te produire ni gloire aux yeux de Dieu, ni honneur parmi les hommes^, ni profit pour toimême : si tu réussis comme tu Tespères; tu n'en seras ni plus satisfait , ni plus riche , ni plus estimé; et, si l'issue n'est point heureuse , tu te verras le plus misérable des hommes, sans qu'il te serve de rien de savoir que ton infortune est igilorée, car il suffira pour ton supplice que tu la connaisses toi-même. Pour te confirmer cette vérité, je veux te citer une stance du célèbre poète Louis Tansile, qui ae trouve à la fin de la première partie de ses Larmes de saint Pierre :

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