‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 176 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XXXlV · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XXXlV

ciel a marqué ton passage; regarde-toi comme dans un port assuré, et restes-y sur tes ancres jusqu'au moment de payer la dette dont rioi n'affirauchit. Anselme fut extrêmement satisfait du discours de Lothaire . qu'41 crut aussi fermement que si c'eût été paroles d*oracle. Cependant, il le coiyura de ne pas abandonner entièrement Tentreprise, ne fût-ce que par diver-^ tissemrat et par curiosité , sans loutefois y prendre autant de peine qu'auparavant : qu'il le priait seidemoit de lui adresser quelques vers sous le nom de Ghloris; que lui , Anselme, dirait à Camille que Lothaire était amoureux d'une dame qu'il célébrait sous ce nom , afin de la pouvoir célébrer sans manquer au respect qu'il lui devait ; que, û Lothaire ne voulait pas s'assujettir à composer dès vers, il lui en éviterait la peine. Il n'est point nécessaire, répondit edui-ci : les Muses ne me sont point assez cruelles pour ne pas me visiter quelquefois. ï)is à Camille ce que tu as imaginé sur mes feintes amours, moi je lui ferai des vers : s'ils ne sont point «issi bons que le siyet le mérite, du moins je ferai démon mieux. Les choses ainsi résolues entre le crédule et le perfide ami, Anadme s'en retourna chez lui , et demanda à Camille, assez surprise qu'il ne l'eût pas foit encore, quel motif Favaît portée à lui écrire. Celle-ci hiî répondit qu'il lui avait semblé que Lothaire la regardait avec plus de hardiesse que quand son nuffi était {Nrésent ; mais qu'elle s'était bientôt désabusée, et qu'elle avait reconnu que c'était une imagination de sa part, car L&haire évitait avec soin de se trouver seul avec elle. Anselme lui r^^dit qu'elle ne devait avoir aucune crainte à ce sv^et , qu'il savmt de bonne part que Lo^ thaire était amoureux d'une des premières demoiselles de la ville, qull chantait sous le nom de Ghloris, et que, quand il ne l'aurait pas été, on dfvmt s'en rapporter à sa M et à leur mutuelle amitié. Si Lothaire n'avait déjà prévenu Camille de cet amour prétendu pour o&eQiloris, qui lui donnait la liberté de la chanter tout à An aiii^, et qu'il l'avait fïdt accrcure à Anselme, elle aurait cataiMaent conçu de la jalousie, mais bien avertie, comme elle l'était, la confidence.d' Anselme ne lui

30e BON QUIJOTE.

causa aucun ombi^ge. Un jour qu'ils causaient tous les troi» après le repas, Anselme pria Lotbaire de leur réciter quelquesuns des Ters qu'ils avait foit pour sa Ghloris , ajoutant qu'il les pouvait dire sans indiscrétion, puisque GamiUe ne la connaissait point. Quand elle la connaîtrait, répondit Lothaire, je n'en ferais pas plus de mystère : car un amant ne saurait nuire à la réputation de sa maîtresse lorsqu'il se plaint de sa rigueur, en la louant sur sa beauté. Voici un sonnet que j'ai fiedt hier sur son ingratitude :

SONNET

Dans le nlence de la nuit, lorsque le doux sommeil s'est «mpàré des mortels, j'adresse au dd et à ma Gbloris des plaintes aurdessous de mes souffrances. ^ ^ •

Au momoit où le sdldl annonce son retour et colore les portes vermeQles de rorient, je continue mes soupirs et recommence mes plaintes douloureuses.

Quand l'astre du jour, au plus haut de sa course étincdante, dirige sur la terre le feu de ses rayons, mes pleurs se pressent, mes gémissements •redoublent.

La nuit revient, et me revoit fidèle à ma douleur ; sans cesse je trouve le '«iel et Ghloris sourds à ma plainte étemelle.

'Camille trouva le sonnet bon; Anscèhe le trouva meilleur encore, ajoutant qu'il Mait que cette dame fût bien cruelle pour ne pas se laisser foncbèr par un si sincère amour. Tout ce que disent les poètes amoureux est-il donc la vérité, observa Camille? Non pas comme poètes^ répondit Lothaire ; mais, c(Hnme amoureux, leur passion est bien plus forte qu'ils ne sauraient l'exprimer. Je n'en fais aucun doute, dit Anselme, toujours prêt à appuyer les sentiments de Lothaire auprès de Camille , toujours aussi peu instruite de l'artifice d'Ansehne, qu'éprise d'amour pour Lothaire; chérissant tout ce qui venait de lui, et surtout prévenue que c'était à eÙe que s'adressaient ces vers, puisqu'elle était la véritable Ghloris , elle lui demanda s'il se rappelait quelque autre sonnet ou d'autres vers, j'en sais un . autre, dit [.othairè, mais je le crois plus faible que le premier, vous en jugerez :

Page 1