Partie i. chapitre xxxvi
menaces que Ton fait à cette vie qui ne se soutient que par la vùtre. Ce touchant spectacle émut tous les assistants, et surprit étrangement don Femand. Dorothée le vit pâlir et porter la main sur son épée, comme pour se venger de Garcloaio. Aussi prompte que la pensée, elle embrasse ses genoux, Tempèchant de se mouvoir, et lui dit: Que :^ulez-vous f^ire, ô mon unique refuge , dans cette rencontre inopitiée ? Vous voyez votre épouse à.vos pieds; celle que vous vouliez contraindre «st dans les bras de son^mari : convient-il^ vouûs serait-il mènie possible de défaire ce que le ciel a fait ? ne vaut-il pas mieux élever, égaler à vous cdle qui a t^t souffert, et qui, dans oe moment , inonde de douces larmes d'^oor le sein de son véritable époux? Je vous en conjure , au nom de Dieu , que ce spectacle n'allume pas votre colère, qu'à radoucisse au contraire; permettez que ces deux amants jouissent de tout le bonheur que le ciel voudra leur accorder; ce sera montrer la générosité de votre noble et illustre sang, et le monde apprendra que la raison a sur vQus plus d'empire que les passions. Gepoidant Gardenio tenait toujours Lucinde embrassée , et n'ôtait pas les yeux de dessus don Çernand, résolu dh se défendre s'il lui voyait faire le moindre mouvement , et même de combattre ceux qui voudraient lui nuire, dCrt-il lui ea coûter la vie; mais les amis de don Feruànd > le curé , le barbi^, et. tous ceux qui étaient présents, sans oublier le bon Sancho Pança, entourèrent don Femand , et- le conjurèrent d'avoir égard aux larmes de Dorothéis, et de ne pas permettre qu'elle sje vit frustrée de ses espérances, puisqu'elle ne lui avait dit que la vérité; de considérer que ce n'était point le hasard, mais bien un arrêt d§ la Providence qui les avait tous réunis dans ce lieu lorscglk aucun d'eux n'y songeait; la mort seule, ajouta le curé, peut désunir Lucinde et Gardenio , et cette mcnrt , ;s'ils la recevaiœt ensemble, ils l'estimeraient heureuse; il est d'un généreux courage, dans les circonstances auxquelles on ne peut rienchangeif^ de se vaincre soi-même et de permettre , par sa seule vdonté, que deux amants jouissent du bien que le ciel leur envoyé. I. • 22
Jetez les yeui sur la beauté de Dorothée , elle p'a que peu ou point d'^^e , à plus forte raison n'en est-il pas qui la surpassent: voyez sa modestie et son amour; surtout réfléchissez^ si vous faites cas des titres de chrétien et'de chevalier, que vous ne pouvez manquer à la parole donnée , seul moyen de satisfaire à ce que vous devez à Dieu et aux personnes sages , qui ^connaissent et respectent les prérogatives de la beauté; encore qu'elle se trouve en un sujet d'humble naissance, si elle est accompagn^de rhonnètetë; elle peut s'élever àquelque rang que pe soit, sans rabaisser celui qui s*associe à son ^rt; enfin , celui qui obéit à la puissance de ses désirs , s'il n'en résulte aucun pédié, ne saurait encourir le blâme de personne. A ces rair sons, ils eniû<^tèrent tant d'autres, qu^eofin le cœur généreux de don Femand ne îlémentit point le sang illustre qui l'animait : il s'apaisa et se laissa vaincre par les vérités qu'il ne pouvait nier, il en d(»ma la preuve en relevant Dorothée; et, l'embrassant tendremc^ : Levez -vous, madame, lui dit -il; il n'est pas juste que l'on voie«.à mes pieds, celle qui règne dan$ mon ame. Si jusqu'ici ma conduite n'a point répondu à mes paroles , c'est sans doute par un ordre du ciel qui voulait que je fusse témoin de la foi que vous m'avez gardée, pour vous en estimer davantage. Daignez me pardonner mes mauvais procédés et mon aveuglement. Le même charme qui m'avait mis dans vos bras, m'en avait aussi éloigné. Contemplez cette Lucinde, aujourd'hui si contente, et vous trouverez dans ses yeux mon excuse. Mais, puisqu'elle a rencontré ce qu'elle désire, et que je trouve en vous tout ce qui peut me satisfaire, qu'elle vive heureuse et tranquille , et passe avec son Gardeniô des jours aussi longs que fortunés : je prierai le ciel de m'accorder avec ma Dorothée la même félicité. En achevant ces mots , il Tembrassa de nouyeau d'une manière si tendre , qu'il lui fallut faire un violent effort pour que ses larmes ne donnassent pas un nouveau gage de son amour et de son repentir. Il n'en fut pas de même de Gardeniô, de iiucinde et des autres : ils pleurèrent avec tant d'abondance, les uns par suite de leur propre