‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 209 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XL

mettent, comme je Tai dit, leurs esclaves-, surtout ceux qui sont dans le cas de se racheteip, parcequ'ils y sont en sûreté jusqu'à ce que la rançon arrive. Les esclaves du roi qui sont dans la même attente; ne travaillent point avec le reste de la chiourme, k moins que l'argent ne tarde à venir : car alors, pour leur donner plus d'ardeur à écrire, on les fait travailler et on les envoie au bois avec les autres, ce qui n^est pas une petite fatigue. Tétais un de ces captifs destinés an rachat ; on sut que j'étais capitaine, et Ton me mit dans cette classe quoique je protestasse de mon peu de moyens pour me racheter. La chaîne que je portais était plutôt un indice de rançon future qu'une mesure de sûreté : ainsi, je passais ma vie dans les bains, parmi les chevaliers et gens de qualité désignés pour être rachetés; la faim et la nudité nous tourmentaient souvent, mais. rien ne nous affligeait plus que d'être témoins des cruautés inouïes que mon maître exerçait sur les chrétiens : il n'y avait pas de jour qu'il nc'fft pendre celui-ci, onpaler celui-là , couper les olreiUes d'un autre^ et cela sans motif ou pour des sujets si légers, que les Turcs reconnaissaient qu'il agissait ainsi par pure inclination, et que sa nature le portait à la destruction. Un soldat espagnol', surnommé Siaiavedra^, parvint seul à braver sa cruauté : il fit, pour recouvrer sa liberté, des choses dont les Turcs conserveront longtemps le souvenir; jamais Azan ne lui donna ni ne lui fit donner un seul coup, jamais il ne lui dit une parole dure. A la plus légère action, et il en fit beaucoup, nous craignions tou$ de voir ce soldat empalé; lui-même il le craignit plus d'une fois; si j'en avais le temps, je vous raconterais quelqu'un de ses traits de courage, ce serait un récit plus surprenant et d'un intérêt plus grand que ma propre histoire.

* Ce soldat espagnol , ce SaaTedra , c'est Cervantes Itâ-méme , qui n'a pif résister au désir de dire un mot de ses propres aventures dans cette nouvelle. Quant au héros du conte, ou captif, c'est le capitaine Biedipa, qui partagea les fers de Cervantes, et 'Ait esclave, comme lut, du cruel Azan. Ce terrible ren^t était Vénitien de naissance et se noaunait Andréta. Il fut écrivain de vaisseau, fait prisonnier, prit le turban, et devint trésorier d'Uchialy. tui-méme fut^eux fois roi d'Alger, àne fois de Tripoli , et général de la mer. H mourut empoisonné.

366 DON QUUOTE.

Sur la cour de notre prison donnaient les fenêtres de la maison d'un riche Maure; ce n'étaient, selon Fusage du pays, que d'étroites lucarnes, fermées par des jalousies épaisses et serrées. Un jour que J'étais sur la terrasse de notre prison avec trois de mes compagnons , nous exerçant à sauter avec nos chaînes , pouramuser le temps, restés seuls parceque tous les autres étaient au travail, je levai par hasard les yeux sur ces fenêtres, et j'aperciur dne canne au bout de laquelle était un linge attaché; eettec^nne était agitée comme pour nous inviter à aller la prendre. A cette vue, un de nous fut se mettre au-dessous de laeanne, pour voir si on la laisserait tomber; mais à son arrivée on la releva et on l'agita de droite et de gauche, comme lorsque, avec la tête, on veut dire non. Le chrétien s^éloigna et la canne fut abaissée de nouveau et agitée comme la première fois. Un autre de mes cmnpagnons s'approcha, mais n'eut pas un meilleur succès; le troisième ne fut pas plus heureux. Je voulus à mon tour tenter la fbrtnne^ et je ne me fus pas plutôt approché qu'on lâcha la came .: die vint tombera mes pieds dans le bain. Je m'empreaMW||>dU^^ linge , et j'y trouvai dix cianis, petite monnaie d*Qr â bas titre, qui a cours parmi les Maures, et qui vaut dix réanx. Si je ftas satLsfeit d'un tel secours , je n'ai pas besoin de le dire, notre joie fut égale à notre étcmnement; nous ne pouvions imaginer d'où nous venait ce bien qui paraissait évidemment s'adresser à moi, puisqu'on n'avait pas voulu lâcher la canne aux autres. Je serrai mon argent, rompis la canne, et revins sur la terrasse, où je me mis à considérer la jalousie : j'en vis sortir une inain très blanche et je remarquai qu'on ouvrit et referma sur-le-champ la fenêtre. Nous comprîmes ou imaginâmes que quelque femme de eette maison nous faisait cette libéralité. En signe de reconnaissance, nous saluâmes à la façon des Maures, baissant la tète, pliant le corps et croisant les bras sur la poitrine. Peu de temps après, on montra, par la même fenêtre, une petite croix feite de roseaux , et on la retira sur-le-champ : cette action nous confirma dans la pensée qu'il y avait dans cette maison

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