‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 215 sur 278 · PARTIE 1 CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

PARTIE 1 CHAPITRE XLI

dis qa*il la vit. Ce serait une chose impassible que de vous dir€ la rare beauté , la grâce , le riche costume que j'admirai dans Zorayde: les perles qui pendaient à ses oreilles, à son cou, à sa tète , surpassaient en nombre ses chéveui[^ ses pieds, qu'elle avait nus, étaient recouverts de carcans ou bracelets à la moresque , d'or pur, enrichis de tant de pierreries qu'elle m'a dit depuis que son père les estimait dix mille doublons , et ceux qu'elle portait aux bras en valaient autant. Les perles étaient en grand nombre et de la plus rare qualité. C'est le plus bel ornement des dames maures ^, aussi les Maures en possèdent une plus grande quantité que toutes les autres nations. Le père de Zorayde passait pour avoir les plus précieuses de tout Alger, outre plus de deux cent mille écus d'Espagne, dont sa fille avait lentlère disposition. Pour juger, seigneurs, de ce qu'elle devait être alors dans une si brillante parure, contemplez ce qu'elle est encore après avoir tant souffert. Vous vous ferez peut-être une idée de ce qu'eUe était aux jours de sa prospérité. Vous n'ignorez pas que la beauté de la plupart des femmes est journalière, qu'un* rien l'accroît ou la ternit : les passions de l'ame l'élèvent ou l'abaissent, «t plus souvent encore la détruisent. Enfin je la trouvai sou^ ces riches parures aussi brillante que belle, et plus belle qu'aucune femme que j'eusse jamais vue; et, lorsque je considérais les obligations kiflnies que je lui avais, je croyais mè voir en présence d'une divinité descendue du ciel pour mettre fin à mes malheurs. Quand elle fut près de nous , son père lui dit, en arabe ^ que j'étais un esclave de son ami l'arnaute Mamy, et que je venais cueillir une salade. Elle prit la psurole, et me demanda, en langue franque, si j'étais chevalier et ce, qui m'empêchait de me racheter. Je lui répondis que je Tétais, et qu'elle pouvait juger du prix que mon maître attachait à ma personne , puisque j'avais été contraint de payer quinze cents sultanias. En vérité , dit-elle, si tu avais appartenu à mon père, j'aurais fait en sorte qu'il ne te laissât

• Perlas y aljofar. Ce dernier mot exprime ce que nous nommons semence de perles.

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pas aller pour deux fois autant : car vous mentez dans toatce que vous dites, yous autres chrétiens , et vous vous faites. pauvres pour tromper les Maures. Gela peut être arrivé, répondisje; mais, pour moi, j'ai traité de bonne foi avec mon maître, et j'en agirai de même avec tout le monde. — Et quand t'en vas-tu? — Demain, je crois; car il y a au port un vaisseau de France, et je compte me servir de cette occasion. — Mais ne vaudrait-il pas mieux attendre un vaisseau d'Espagne, que de t'en aller avec les Français , qui ne sont pas amis de ta nation? Non , répondis-je : je pourrais bien attendre , sans doute, s'il est vrai, comme on le dit , qu'on attende un vaisseau d'Espagne ; mais le plus sûr est de partir demain, car l'impatience que j'ai de me voir dans ma patrie, ayeç les personnes que j'aime, ne me permet pas de différer plus longtemps , fût-ce n^ème pou^ attendre une meilleure occasion.r-Tu es sans doute marié dans ton pays , et voilà pourquoi tu es si empressé d'aller retrouver ta femme? — Je ne le suis pas encore; mais j'ai donné ma parolq de me marier en, arrivant. — Et la f^nme à qui tu l'asdonnée est-elle belle ?^ Si belle que, pour la louer comme elle le mérite, je vous dirjai qu'elle vous ressemble beaucoup. A ces mots, son «père se mit à rire. Par Allah ^ me dit-il, chrétien, il faut qu'elle soit bien bdle si elle ressemble |i ma Me , qui n'a point d'égale en ce pays : regarde-la bien , et tu verras que je te dis la Vérité. Le père de Zorayde nous servait, pour ainsi dire, d'interprète , comme ayant plus d'usage ; car, quoique sa fîlle parlât la langue franqae, elle se faisait plutôt comprendre par signes que par ses paroles.

Pendant que nous nous entretenions ainsi , nous vîmes accourir un Maure qui s'écria que quatre Turcs venaient d'escalader les murs du jardin, et qu'ils pillaient le fruit, quoiqu'il île fût pas encore mûr. Le vieillard et sa fille se troublèrent à ces mots : car les Maures ont naturellement une grande frayeur des Turcs, et surtout "des soldats; ils sont extrêmement insolents,

1 Guaia. C'eftt une iaterjectioo maure , composée de la particule gue qui signifie et, et du mot Allah. Elle équivaut par conséquent au por Diot des Espagnols.

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