‹ Histoire de Don Quijote de la MancheChapitre 216 sur 278 · PARTIE I. CHAPITRE XLI. 37d · texte numérisé non relu

PARTIE I. CHAPITRE XLI. 37d

et traitent avec tant d'autorité les Maures qui leur sont soumis, que leur sort est pire que celui des esclaves. Ma fille, dit Agi Morato, rentre et enferme-toi, tandis que je vais parler à ces chiens. Et toi , chrétien , ajouta-t-il, cueille, tes herbes et va-t'en;^ qu'Allah te conduise en sûreté dans ton pays. Je m'inclinai; et il alla parler aux Turcs, me laissant seul avec Zorayde, qui fit semblant de s'ai retourner: Mais à peine son pèire eut-il disparu sous les arbres, -qu'elle revint à moi les yeux pleins de larmes, et me dit : Tamexi, chrétien? tamexiPce qui veut dire : Ten vas'tu? Oui, lui répondis-je; mais ce ne sera point sans toi : nous sommes au premier vendredi ; ne sois pas effrayée de nous voir, et sans aucun doute, Boni nous rendrons en pays chrétien. Je lui parlai de telle sorte qu'elle comprit tout ce que je lui disais ; et, passant un Inras autour de mon cou, elle s'achemina vqrs sa niaison, comme près .de témber en défaillance. Cette attitude pouvait BOUS devenir fimeste , si le ciel n'en eût autrement ordonné; nous vtmes revenu* son p^, et nous aperçûmes bien qu'il nous avait vus dans h situation où i^us étions : mais Zorayde, en personne avisée, aulijeu de retirer son bras, se pencha davantage sur mei, laissa tomber .sa tète sur mon sein, et fléobit UU' peu les genoux , comme une femme qui s^évanouit, et je feignais de mon côté de ne la soutenir que malgré moi. S(m père accourut à nous, et voyant sa fille en cet état lui demanda ce qu'elle avait; mais", voyant qu'elle ne lui réponçlait pas : Sans doute, dit-il, la frayeur que lui ont causée ces chiens a produit cet évanouissonent; il la prit dans ses bras; et elle, les larmei» aux yeux, me dit avec un grand soupir : Jmeœi, chrétien; AmexL Va-t'en, va-t'en Ml est peu important qu'il s'en aille, répondit Agi Morato : il ne t'a fait aucun mal. Les Turcs sont partis. Sois tranquille, ma fille; personne ici ne peut te causer de frayeur, ils se sont retirés par où ils étaient venus. Ce sont

1 On lit ici Amexi, et plus haut, Tamexi, différence que n'ont point observée I» plupart des éditeurs de Cerràntes. Amexi signifie f^a-t'en : c'est la seconde personne de Pimpératif dû verbe arabe ; et Tamexi veut dire Tu Ven va* : c'est la seconde personne du présent de l'indicatif. Cervantes avait été trop longteAp» esclave en Afrique pour ne pas bien connaître- et l'arabe et la langue flranque.

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ces Turcs qui Fonteffirayée. Vous Tavez dit, seigneur, repris-je h mon tour ; mais , puisqu'elle désire que je m'en aille , je ne veux point la contrarier. Soyez en paii. Avec votre permission, je reviendrai cueillir des herbes dans votre jardin : car mon maître dit que nulle part on ne trouve de meilleure salade. Tu peux venir tant que' tu le voudras, répondit Agi Morato. Ce que ma fille disait ne regarde ni toi ni les autres chrétiens : elle yonlait que les Turcs s'en allassent , et, dans son trouble , elle t'a cKt de t'en aller, ou elle voulait t'avertir qu'il était temps d'aller cueillir tes herbes. Aussitôt je les quittai. Zorayde suivit son père, et je crus qu'il lui en coûtait de grands efforts. Sous prétexte de ramasser de la salade, je parcourus à mon aise tout le. jardin; je remarquai bien les entrées^ les issues, la résistance que pouvait présenter la maison, çt les facilitas qu'elle offrait pour la réussite de mon entreprise. Ensuite j'allai rendre compte de tout ce que j'avais fait au, reniât et aux autres. J'étais dans la plus vive impatience de jouir sans trouble du bonheur que m'offrait la fortune dans la possession de la belle Zorayde. Enfin^ le temps se pass9; le jour, l'instant si désiré arrivèrent : et, grâces aux inesures qu^ la prudence et une mûre délibération nous avaient fait prendre, nous obtînmes tout le succès qiie nous pouvions espérer. Le vendredi qui suivit le jour où je parlai à Zorayde, le renégat vint jeter l'ancre presque en face de la maison. Les rameurs chrétiens étaient tous à leurs postes, cachés en divers endroit» environnants; tous étaient pleins d'inquiétude, et m'attendaient, prêts à s'emparer de la barque qu'ils voyaient : ils ignoraient l'intelligence que j'avais avec le renér gat, et, pensaient que c'était par la force que nous devions recouvrer notre liberté, en massacrant les Maures de la barque. J'arrivai quelque temps après avec mes compagnons; et, dès que nos rameurs nous virent, ils vinrent se joindre à nous. Les portes de la ville étaient fermées et personne ne se montrait aux environs. Ainsi réunis, nous étions en doute s'il valait mieux commencer par enlever Zorayde , ou nous rendre maîtres des Maures, lorsque le renégat parut, et nous dit qu'il était temps

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