PARTIE I. CHAPITRE XLI
se défendre de les imiter. Ce fut alors qu'Agi M ôrato s'aperçut' qu'elle étdt parée comme en un jour de fête, et toute couverte de pierreries. Qu'cst-ce-ci? lui dit-il en sa langue; hier soir, ' avant notre disgrâce, je te vis avec tes habits ordinaires, et maintenant , sans que tu aies e^^le loisir de Rhabiller, sans qull nous soit arrivé d'événement heureux à solenniser , je te vois revêtue de ce que j'ai pu te donner de plus précieui quand la fortune nous fut plus favorable! Réponds-moi. Ceci «m'étonne plus encore que mon malheur. Le renégat nous rapportait toutes ces questions, et Zorayde ne^ répondait pas im mot. Enfin, le Maure aperçut dans un coin de la barque ie coffret où sa fille serrait ses bijoux; il savait qu'il l'avait laissé dans Alger, ^t ne l'avait pas apporté au jardin. Plus surpris encore, il lui demanda comment ce coffret se trouvait entre nos mains , et ce qu'il y avait dedans. Le renégat, sans laisser à Zorayde le* temps de répondre , prit la parole et dit: Ne prends pas le soin, seigneur, d'adresser à ta Me tant de questions. Une seule réponse va te satisfaire : apprends que Zorayde est chrétienne, et que c'est elle qui a brise nos chaînes. Elle vient avec nous de sa libre volonté, et aussi satisfaite, je crois , que doit l'être celle qui passe des ténèbres à la lumière, de la mort à la vie, du supplice à la gloire. Est-il vrai , ma fille? dit le Maure. Oui , répondit Zorayde. — Quoiltu es chrétienne? et c'est toi qui livres ton père au pouvoir de ses ennemis! — Il est bien vrai que je suis chrétienne, mais ce n'est pas moi qui ai causé ta captivité : je n'ai jamais eu l'intention de t'abandonner ni de te faire le moindre mal ; j'ai voulu seulement chercher pour moi le bonheur. — Et quel bonheur penses-tu donc trouver? — Demande-le à Léla Marien : elle te le dira mieux que moi. A ces mots, le Maure, avec une promptitude incroyable, se jeta dans la mer, la tête la première; il se serait noyé sans nul doute, si sa longue robe n^'eût soutenu sur l'eau. Zorayde fit un cri : nous accourûmes tous; nous le saisîmes par son cafetan, et le retirâmes à demi sufFoqué et sans sentiment. Zorayde en ressentit tant de douleur qu'elle fit sur lui autsmt de gè-. I. 2^
'missements que s il était mort. On le renversa pour lui faire rendre Teaa qu'il avait pri^^; il en rendit beaucoup, et. deux heures après il revint à lui. Pendant ce temps , le vent thangea, nous ramenant vers la terre que nous ne pûmes éviter qu'à force de rames. Enfin, notre bonne fortune nous poussa dans une anse formée par un petit promontoire ou cap, que les Maures appellent la Cava Ramia, ce qui veut dite, en notre langue , la mauvaise femme chrétienne. La tradittcm des Maures est que la cava ^ qui perdit TEspagne est enterrée dans cet epdroit. Cam signifie mauvaise fomme, et /2ii/ma chrétienne. Ds tiennent à mauvais présage de s'y arrêter : jamais ils ne le font qu'ils n'y soient contraints; pour nous, la méchante femme ne fut pas seulement un abri, mais un ^rt assuré contre la tourmente. Nous posâmes des sentinelles à terre sans (Jhitter les rames ^ et nous [Hrimes un léger repas , nous recommandant à Dieu et à la Vierge, pour obtenir une issue favorable à cette entreprise si heureusement ooounencée. Zorayde nous conyura de-nouveau de mettre à terre son père et les autres Maures , car elle n*avait pas la f(^ce de les voir à ia chaîne. Nous lui promîmes de le faire au moment de partir; car il n'y avait aucun danger à les laisser dans le lieu désert où nous nous trouvicms.' Enfin, nos prières furent exaucées: la mer devint tranquille, et le vent favorable nous invita à poursuivre notre route. Mous déliâmes les Maures, et les mîmes à terre un à un, ce dont, ils furent fort étonnés ; mais , quand
. nous vinmes au père de Zorayde , qui al ors avait entièrement reprisses sens :Pour qudle raison,. chrétiens, nous dit-il, pensez-voas que cette méchante créature se félicite que l'on me rende la liberté? Pensez-vous que ce soit par tendresse pour moi ? Non , certes; elle le fait pour éviter la honte que lui
causerait ma présence quand elle mettra à exécution ses mau-
* On sait qu'il y a peu de temps encore » tel était le moyen barbare que Too employait pour essayer de rappeler les noyés à la vie , et qui , bien souvent , hâtait l*instant de leur mort.
* Florinde, fiHe du eomte Julien.