PARTIE I. CHAPITRE XLIII
serpents, ou les rayons mêmes du soleil enfermés dans une fîole. Ma maltresse n'a besoin de rien de tout cela, dit à son tour Maritorne. Et que Ini faut-il donc, sage duègne ? reprend Don Quyote. — Seulement une de vos bdles mains , afin de pouvoir, en la touchant, calmer un peu Tardeur qui Ta conduite en ces lieux, avec tant de p^ pour son honneur, que si son père en avait connaissance il lai coaperait au moins les oreilles. Je voudrais bien voir cela, dit Don Quijote : mais il s'en gardera bien , s'il ne veut pas foire la fin la plus d^lorable que père au monde ait jamais foite pour avoir porté la main sur les membres délicats de son amoureuse fille. Maritorne , bien persuadée que Don Quijote ne manquerait pas de dcmner cette main qu'on lui .demandait^ s'avisa d'une malice : elle courut à l'écurie chercher le licou de l'àhe de Sânchp Pança, et revint lestement au moment où le chevalier mettait les deux pieds.sur la selle de Rossinante , pour atteindre jusqu'à la lucame.où fl voyait l'amoureuse châtelaine. Prenez, madame, lui dit-il en la lui présentant, cette main, ou plutôt ce bourreau de tous les méchants dé l'univers : prenez-la, dis-je, madame : jamai» aucune femme ne la toucha, pas même celle à qui appartient toute ma personne. Je ne vous la donne pas pour que vous la baisiez, mais pour que vous admiriez la contexture des nerfis, l'enlacement des muscles et la grosseur des veines; vous pourrez juger par làde la force du bras auquel appartient une telle main. C'est ce que nous verrons tout à l'heure, dit Maritorne. En même temps , elle fit un noeud coulant au licou , le lui passa au poignet, et , descendant de la lucarne, s'en fut attacher fortement l'autre bout de la courroie au verrou de la porte du palier. Don Quijote, sentant la dureté de la corde, s écria : il semble que votre seigneurie me ratisse la maii^ai^ lieu de la caresser. Ne la traitez pas isi durement : elle n'est pas la cause du mal que je vous fais souffrir ; et il n'est pas juste de faire porter toute votre colère sur une si petite partie; considérez qu'on ne se venge pas si cruellement quand on aime véritablement. 11 avait beau te plaindre, personne ne l'écoutait : car, Si
peine Maritorne avait-elle formé le nœud, qu'elles s'enfuirent toutes deux en étouffant de rire, et le laissant dan^ Fimpossibilité de se dégager. Il était doœ ,-c(NBme je Tai dit , ddxmt sur Rossinante, le bras passé dans la lucarne, le poignet attacbé au yerjpou de la porte, tremblant, si Bgssinante faisait le moindre éc^rt, de rester suspendu par le bras ; il n'osait donc risquer un mpuyement , bien que Ton pût espérer, de la patience et de. la tranquillité de Tsmimal, *qu'il demeurerait un siède entier sans bouger. Se voyant ainsi retenu, et les Carnes partie, il s'imagina bientôt que tout cela se faisait par enebant^nent , comme l'aiitre fois , tjUand, dans ce même château, le Maure enchanté, c'est-à-dire le muletier, l'avait roué de coups. Il maudissait son imprudence d'être revenu dans un lieu d'oà U était sorti si mal la prenfière fois. Ne devait-il pas savoir que, lorsqu'un chevalier errant tente une aventure sans la mettr,e à fin, c'est une preuve que cette aventure est réservée àun autre, et que par conséquent ilesf inutile de l'entreprendre dje nouveau. Cependant il tirait son bras pour essayer de se dégager, mais il était si bien attaché que tous ses efforts furent vains : il est vrai qu'il tirait avec précaution, de peur que Rossinante ne fit quelque mouvement ; il aurait bien voulu s'asseoir et se mettre en selle, mais U fut contraint de rester debout, sous peine de s'arracher le poignet C'est alors qu'il regretta la fameuse épée d'Amadis qui rompait tous les enchantements. C'est alors qu'il maudit sa fortune, et se représenta tout le tort qu'allait faire au monde entier le temps qu'il allait passer dans son enchantement : car il ne doutait pas un instant qu'il ne fût enchanté. 11 invoquait sa bien-aimée Dulcinée, appelait son fidèle Sancho qui, couché sur le bât de son âne, et enseveli jlans le sommeil, ne se souvenait pas seulement de la mère qui lavait engendré; il invoquait à son aide les sages Lirgandes et Alquif, et sa bonne^amie Urgande. Enfin, le jour le surprit, si désespéré qu'il beuglait comme un taureau; car il ne croyait pas que le jour dût le tirer de peine , son enchantement lui paraissait devoir être étemel , et ce qui achevait de